Exercice d'écriture proposé par Le Goût (CLIC)

 

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Je t’en veux tellement de m’avoir fait grandir dans la peur. Bon, OK, j’ai sûrement une nature qui s’y prête. Mais tes méthodes Papa, excuse-moi de te le dire, ça n’a pas dû arranger les choses. Je sais : pour tes filles tu voulais le meilleur. Ou plutôt tu voulais qu’elles soient les meilleures. Les mieux armées. C’est ça le plus marrant : ce que tu voulais, c’est nous donner les moyens qu’on ne dépende jamais de qui que ce soit, et surtout pas d’un mec. Super novatrice ton idée, dis-moi ! Ça ne t’empêchait pas d’en avoir d’autres particulièrement machistes et rétrogrades. Mais après tout, c’était des idées de ton temps.

Ta vie, ta vraie vie à toi, je ne l’ai jamais sue, sauf de la bouche de ta femme et de celle de ta mère. Mais ce que disent les femmes hein! On sait ce que ça vaut.... Que tu aies été taciturne et solitaire, je le crois sur parole. Que tu n’aies connu que Maman de toute ton existence, aussi. Franchement, je ne vois pas comment tu aurais pu caser une nana supplémentaire avec le temps que tu passais déjà avec nous, tes filles. D’ailleurs, permets-moi de te dire que c’est très dommage. Un peu de légèreté n’aurait pas nui. Tu serais rentré en sifflotant, comme tu le faisais le dimanche en écoutant tes chers Brassens, et Brel, et Aznavour, au lieu de nous aboyer dessus comme un malade en distribuant tes baffes. Mais bon, on ne va pas refaire le monde. En tout cas, pas le nôtre.

Le problème, vois-tu, c’est que je suis une petite chose dans un monde très hostile. Est-ce que tu l’avais prévu, dis-moi ? Ta chère grande, dont tu étais si fier quant elle te ramenait ses piles de Prix d’Excellence et autres Accessits, est-ce que tu avais prévu qu’elle se ferait essorer, ratatiner, qu’elle en prendrait sur la joue droite et qu’elle tendrait encore la gauche ?

Tu te rappelles ? "Tu n’as qu’un droit, celui de te taire". Oh ça pour ça Papa, je me suis tue. J’en rêve, même. Je suis avec les autres, tous ceux qui n’existent pas. On marche comme un troupeau. On est parqués, on va nous exterminer. Et ma chère pote la peur, elle me vrille la main en me faisant ses clins d’œil à la con.

Mais tu sais quoi, Papa ? En vrai, je ne t’en veux même pas. C’est juste que je ne sais pas quoi faire : quand je donne la main, comment faire pour qu’on arrête de me bouffer le bras dans la foulée ? Tu dois bien le savoir, toi! Allez, Papa, sois sympa ... Dis-le moi!