Exercice d'écriture proposé par Le Goût

4284596518

 

 

 Que c’est étrange de faire l’amour avec des mots. Sans se toucher, avant même de se rencontrer, chaque matin chaque soir, plusieurs fois par jour à n’importe quelle heure de la nuit nous couchions ensemble, nos paroles s’emmêlaient tant, bougeaient si bien l’une contre l’autre, ses chuchotements et mes cris incroyables, ces curieuses sensations que cela nous provoquait. Je m’efforçais d’y échapper, de lui échapper, je voyais bien que ce n’était pas "normal", j’essayais d’être loin de lui, rien n’y faisait, je ne pensais qu’à lui. Mon cœur était malmené, inquiet, effrayé. Je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je t’assure, je ne comprenais pas, alors même que j’avais fait une croix sur l’amour, que je m’imaginais une vie tranquille faite d’amitiés, de sérénité, d’une sorte de tristesse confortable, voilà que je m’étais mise à l’aimer, à t’aimer, toi. Pourtant, la première fois que je t’avais vu je n’avais pas du tout pensé à l’amour, non vraiment pas du tout, tu n’étais pas mon type d’homme. C’est fou, disait François, c’est fou le nombre de personnes qui nous attirent et qui ne sont pas du tout notre type .. Je pensais, tiens une rencontre agréable, un homme intéressant, tu abordais tellement de sujets différents, et puis tu semblais avoir toutes les réponses, toutes les réponses à toutes les questions. Mais ensuite, voilà que je pensais à toi. Tout le temps. Beaucoup trop. Je me réveillais la nuit pour t’écrire, est-ce que tu t’en rappelles ? Mais je n’ai pas du tout pensé à l’amour, je ne pensais pas à ton corps, non pas du tout, je t’assure que c’est vrai. Pardonne-moi si je te blesse. Non, ce que je voulais, c’est parler avec toi, comme c’était bon de parler avec toi, j’aurais aimé parler tout le temps avec toi. On échangeait tellement de choses, et à chaque découverte se faisaient en moi des mouvements énormes et lents. Les murs qui cloîtraient ma vie se sont mis à se déplacer, les rocs qui semblaient si lourds se sont écartés, comme des rochers de carton-pâte que l’on aurait poussé d’une main sur une scène de théâtre. Jamais je n’avais assisté à une telle transformation en moi. Jamais de ma vie je n’avais autant parlé de ce qui se passait en moi. Je décrivais l’avancée de la transformation, les secousses, les doutes, les croyances, l’attente.

Car j’attendais. Je t’attendais. C’était donc possible ? S’enivrer de mots à ce point, être assez seule, assez libre, pour s’enivrer de mots à en perdre la tête, et tout oublier ? Je brûlais. Du désir de te voir, et toi aussi tu brûlais du désir de me voir. Ce n’est pas tous les jours que l’amour frappe à votre porte, sortant de mots, de milliers de mots échangés et touchants, et que les touchant on touche à un rêve.

Alors tu es venu. Tu te rappelles ? Tu es venu.

Et la peur avec toi, la peur de tout ce que ça voulait dire. Nous n'avions plus de pensées, nous n'étions plus qu'un corps, un corps en vrille, désireux du contact, atteindre cet autre corps, toucher cet autre corps, comme des rameaux qui s’enlacent et s’emmêlent sans qu’on n’en voit plus le début. Désir, désir, tu as tout occulté.

Sommes-nous donc si familiers de la mort et du deuil pour pouvoir ainsi mettre une croix aussi vite sur ce qui a été ? Est-ce toi qui, trop bien, a su ne pas t’attarder, ne pas t’attacher ?

Et comme, parfois, sur la stèle des tombes on suit du doigt l’inscription du nom de nos aimés, j’ai relu tes mots avant de les brûler. J'ai tout brûlé. Nos pensées, tout ce qu’on a vécu, senti, touché. Quelquefois, par-dessus la tombe, on se fait un signe, tandis qu’un vent tiède renverse dans l’allée un vase rempli de lilas blanc fané.