20160511_140933 Naours

Naours mai 2016

 

Moi, Jacques, ce 3 décembre 1877, j’en appelle au jugement de Dieu.

Je connais celui des hommes, ils ne sont pas toujours bons. Ma souffrance, le calvaire que Vous avez voulu que je gravisse, Seigneur, c’est d’avoir dû mettre ma femme en terre, la seule que j’ai jamais aimée, puis, comme cela n’était pas suffisant, ma fille unique, Julie.

Je voudrais savoir écrire, je voudrais pouvoir le faire toute la nuit, retenir la vie par les cheveux, ne pas laisser vide une seule seconde  avant de quitter ce monde qui était le mien. Je voudrais dire ce que je ressens, ce dont je me souviens, et qu’ainsi la lignée de mes pères ne s’éteigne jamais tout-à-fait.

Je suis né à Wingles le 16 Thermidor An VII de la République, très exactement sept mois après que Jean-Baptiste, le premier fils de mes parents soit mis en terre à l’âge de deux mois. Jacques Louis sont les prénoms que m’a donné mon père, Jacques pour qu’on n’oublie pas que nous venons de la terre et Louis pour qu’on se souvienne du premier des nôtres qui est né à Wingles.

Dix enfants ont suivi, et sur les six qui ont vécu, Adélaïde, Marie-Amélie, Antoine, Sévère, Jean-Baptiste et Louis, j’en ai déjà enterré trois.

Mon père avait connu les temps de la Révolution de 1789, dont les jours étaient bien noirs. Il avait connu les racines des plantes qui gèlent, les arbres fruitiers qui ne portent plus que de maigres et insuffisantes récoltes, comme en 1785 – il avait alors 14 ans – lorsqu’une épouvantable épizootie avait tué la moitié du bétail, ou encore le "grand hyver" qui avait suivi l’année 1788. Il nous racontait souvent l’histoire de cette femme qui avait été convaincue d'avoir partagé un sac de blé après avoir participé aux excès commis à l'abbaye en avançant des pierres aux hommes qui cassaient les vitres. Elle avait été, avec d’autres, condamnée à être frappée de verges, marquée au fer rouge d'une fleur de lis et envoyée dans une maison de force.

La famille de mon père était à l’abri du besoin : le Pierre, mon grand-père, était propriétaire avec son frère aîné Louis d’un moulin situé près du marais de Wingles, sur un terroir de trois mencaudées et trois coupes. Ils l’exploitaient ensemble pour fabriquer de l’huile, comme son père et son grand-père qui venait du village voisin.

Mais mon père ne pouvait pas rester indifférent à toutes ces injustices, à cette pauvreté. À l’âge de 23 ans il s’était engagé dans l’armée révolutionnaire comme volontaire au 5e régiment de Navarre.

L’année suivante, à l’âge de 24 ans, le 22 Nivôse an IV il avait épousé ma mère, Angélique Morelle.

Nous habitions au Riez d’Angleterre avec mon grand-père et sa seconde épouse. En face de chez nous se dressait autrefois une chapelle très ancienne dont les matériaux avaient été vendus en l’an II pour qu’on en fasse du salpêtre, ce matériau qui était pendant la Révolution plus précieux que de l’or. Mon père nous avait raconté qu’en 1793, le Comité de Salut public en avait décrété l'extraction acte révolutionnaire. On formait alors des jeunes gens à sa récolte, dans les carrières, les grottes, les caves et les caveaux, et à sa purification. Mon père, parfois, nous chantait cette chanson où il était question de vaincre les bons par la bonté et les méchants par le salpêtre.

A-t-il été dupé d’être ainsi resté ? D’avoir lutté auprès des opprimés ? Aurait-il dû fuir, comme tous ces nobles qui ont émigré ?

Des années plus tard, le souvenir des paroles du ci-devant Prince de Soubise, seigneur de Wingles, lui revenait, ces mots lancés comme un avertissement et une malédiction : "Ne baptisez pas l’avenir avec du sang innocent, il retombera sur vous !"

Oui, tous ceux qui avaient pu assister à l’exécution de Louis Capet, ci-devant Louis XVI, avaient commencé à comprendre que ça allait trop loin, et que ce serait les petits, les moins coupables, comme mon père, ses frères et ses cousins, qui paieraient, alors que ceux qui avaient versé le sang, ceux qui avaient voté la mort du souverain, ceux qui s’étaient installés dans les hôtels des émigrés et les manoirs de mes pères et avaient volé leurs meubles, ceux qui se livraient à l’agiotage des monnaies - si bien que les assignats qu’on donnait à mon père le matin pour l’huile qu’il vendait ne valaient plus rien le soir et qu’on devait choisir entre le pain et le bois, crever de faim ou crever de froid – que tous ces messieurs qui se faisaient appeler citoyens, les gros et les gras, les poudrés, tous ces avocats et ces discoureurs de la Convention et ces citoyennes qui tenaient salon, tous ceux-là, ils sauveraient comme toujours leur tête et leurs biens.

Et ma mère, qui habituellement ne se mêlait pas aux conversations des hommes, ajoutait qu’elle avait maudit cet homme, ce Martin Deloigne, soi-disant représentant du peuple qu’elle avait essayé de voir pour obtenir des nouvelles de son Pierre parti volontaire aux Armées en 1795, quand elle ne savait plus s’il vivait ou bien s’il était couché mort dans la neige des pays du Nord d’au-delà de la Sambre, de la Meuse et du Rhin. Mais Deloigne ne l’avait jamais reçue.

Ma mère, elle aussi, avait participé à l’effort de guerre. Elle aussi y avait cru. Chaque jour, les uniformes bleus qu’elle devait coudre s’entassaient sur le parquet, les manches des vestes tombant de part et d’autres comme les bras des tués. Elle imaginait sans cesse le corps de mon père, nu, parce qu’on dépouillait les morts, que les vivants avaient besoin de vêtements et qu’on ne fabriquait pas assez d’uniformes. Alors elle s’agenouillait, parce qu’il ne faut jamais désespérer de Dieu : "Protégez mon Pierre. Il est honnête et bon. Il n’a pêché que par volonté de plus de justice. Il n’a jamais fait ou voulu le mal".

Elle avait planté si souvent l’aiguille dans le tissu de mauvaise laine, les doigts tremblants et les yeux brouillés de larmes, que lorsque mon père était revenu, elle n’avait eu de cesse qu’ils se marient, que près d’elle à jamais il reste, même si les ci devants lui avaient tout pris, au nom de la contribution patriotique, le moulin fiché sur une grosse motte près du Marais, ce moulin qui nous venait de nos pères et dont on tirait subsistance. Avec le partage des biens décrété par la Convention, de ce que nous produisions une grosse partie partait pour les soldats, et il nous restait à peine de quoi vivre...