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Je viens de commencer la lecture du dernier Legardinier.

Je vous vois déjà murmurer entre vous, elle dit qu’elle fait du vide dans ses livres, patati patata, et elle en reprend autant ! Je vous arrête tout de suite : je n’y suis pour rien !

Premièrement, je suis victime d’un phénomène dont on parle peu et qui pourtant se répand de plus en plus : le sautage de livres dans les bras. Certains ouvrages, même, devant lesquels je passe pourtant la tête haute et le regard dédaigneux, se jettent sur moi en me susurrant avec leurs yeux éplorés : "Achète-moi ! Tu vas voir comme tu vas m’aimer !" 

Pour en revenir à Legardinier, samedi, après la piscine, je me suis dit comme ça que j’allais faire un saut au centre commercial d’à côté, j’avais de la vitamine C à acheter. Est-ce de ma faute si, pour aller à la parapharmacie, on passe devant la librairie de la galerie marchande ?

Bon, OK, j’aurais pu ne pas y entrer.

Mais bon, je ne suis qu’une faible femme, toute frêle et fragile.. Déjà que je n’ai plus d’eau chaude, alors hein, j’ai des circonstances atténuantes ! (Quoi la mauvaise foi ? Quelle mauvaise foi ?)

Bref, comme il fallait s’y attendre, Gilles m’a sauté dans les bras, et d’autant plus facilement que Sophie venait de m’en parler, en disant que ça allait me plaire, et patati et patata. En fait, tout ça comme d’habitude c’est entièrement de sa faute !

"C'est hilarant", m’avait-elle dit. "Parfois j'ai pensé à toi en le lisant." (Je ne sais toujours pas si je dois bien le prendre).

Non mais, est-ce humain d’asséner des trucs pareils à une pauvre femme qui essaie de se désintoxiquer de l’achat compulsif de livres?

Me voilà donc avec mon Legardinier, que dis-je, mon ? MES Legardinier. Quitte à craquer, autant prendre les trois derniers !

Et donc, je commence à lire .. Et là je comprends pourquoi Sophie a pensé à moi.

Purée, Gilles, t’as quand même pas fait ça ? T’as pas osé ? C’est parce que je n’ai pas voulu sortir avec ton cousin quand on était au collège ? Tu te serais pas bassement vengé, quand même ?

Pf, non, suis-je bête (en plus, je délire). Ça ne se peut pas, puisque la scène qu’il décrit et qui me rappelle furieusement quelque chose (sans parler des 64 premières pages) (j’en suis à la page 65) oui donc, l’épisode qui m’a fait vaguement penser à quelque chose, j’avais quitté Ermont depuis longtemps.

Je vous raconte.

C’était il y a longtemps, quand j’étais jeune, etc. Après la séparation d’avec mon ex, mon corps s’est mis à faire des trucs bizarres avec une régularité de métronome, trucs qui m’amenaient systématiquement à l’hosto, où on m’enlevait un bout de ceci ou un bout de cela. Dans ce temps lointain des dinosaures sur l’échelle du temps de mes petits-fils, ce n’était pas comme aujourd’hui – et j’en profite pour saluer le plus sérieusement du monde tous les médecins et chirurgiens qui prennent soin de nous et sans qui, il faut bien le dire, j’aurais quitté ce monde à l’âge de 30 ans ! – dans ce temps lointain disais-je, on vous soigne mais on ne s'occupe pas si vous avez mal ou pas, alors je souffrais, pas tellement en silence il est vrai, et par ailleurs question relationnel ce n’était vraiment pas ça !

Oui donc, un jour que j’allais passer sur le billard, le programme des réjouissances commence comme d’habitude, je vêts un truc très seyant sur mon beau corps nu et comme j’ai froid je trouve dans l’armoire de la chambre une sorte de couverture de survie dont je me couvre. Un jeune et beau brancardier m'emmène au bloc en me faisant la conversation (vous avez déjà remarqué que les brancardiers sont presque tous jeunes et magnifiques?). Ça ne m’empêche pas d’avoir une trouille d’enfer, pourtant c’était la … (je compte) ça devait être la quatrième fois à ce moment-là. L’infirmière est prête, tout le monde est prêt, sauf l'anesthésiste. Qu'est-ce qu'il fabrique? Boit-il son café? Drague-t-il dans les couloirs? Peut-être car en fait j'ai oublié de vous dire, il avait une tête extrêmement sympa, il ressemblait à Boujenah!!! Mais bon, il se fait désirer, et en plus on se caille dans cette pièce une horreur, ce que je ne manque pas de souligner (c'est là que j'apprends que le chauffage est en panne, génial! Je m’imagine à oilp, endormie et en train de congeler!).

Bref, Boujenah arrive, tout guilleret, il fait la bise à l’infirmière. Et moi alors ? Pas de bise ?

Ben non, pas de bise.

Il se met à papoter puis se tourne vers moi (tout de même!), "Je vous reconnais, vous!" (Évidemment ! On s'est vus il y a deux jours!), "vous êtes celle qui est très angoissée!"

Angoissée, moi ? Je ne vois pas du tout de quoi il parle.

Enfin bon, l'avantage de se faire anesthésier toutes les cinq minutes, c'est qu'on peut faire ses petits caprices, "Non merci pour le masque, ça me file des nausées", "Un peu d'oxygène s'il vous plaît", etc... En plus, il m'avait mis un espèce de chauffage sous la couette dont je m'étais recouverte, hmmm que c'était cool ! Même si c'était pour mieux m'endormir (oh, le jeu de mots.....) tout en me faisant la conversation... C'était très festif, vraiment, dommage qu'on ne servait pas de thé!

Et donc, tadam !

Le réveil.

Alors, comment vous dire ? J’ouvre les yeux, et dans ma main, je sens celle d’un homme. Je lève la tête, il est vêtu de bleu : c’est un ange ! D’ailleurs il est penché sur moi, avec son regard bienveillant et sa voix douce il murmure que tout s’est bien passé, que je suis en salle de réveil et qu’il ne va pas me quitter. Sa main est chaude, il est hors de question que je la lâche, je veux repartir avec ! Je me sens bien, c’est merveilleux, je suis au Paradis avec un ange de sexe masculin qui veille sur moi ! Et là, toute la pression retombe, tout le stress des derniers jours passés à organiser le temps que je vais passer à la clinique (à l’époque on vous gardait dix jours pour le moindre truc, maintenant c’est le contraire ! On vous fout dehors même quand vous auriez besoin de soins et d’attentions !), l’angoisse chute aussi car toujours j’ai peur d’y rester ! Qui se serait occupé de mes filles?  Déjà qu’elles n’avaient que moi et que ce n’était pas particulièrement une bonne nouvelle en soi..

Et voilà que de soulagement je me mets à chanter "Lala, 🎼🎶 🎶 lalala, je suis vivante ! Lala,  🎶 lalalala, je suis vivante !", je ne me sens plus de joie, le bonheur m’emporte, je continue de chanter sur toutes les notes "Lala, lalala, 🎼🎶 🎶  je suis vivante !", personne ne peut plus m’arrêter ! Même pas mon ange gardien qui a enfin réussi à récupérer sa main que, dans mon enthousiasme lyrique, j’ai un peu laminé .. Autour de moi les opérés tout frais remuent sur leur lit, tirés par ma voix mélodieuse ! Pour sûr, ils se croient au Paradis! Ce concert merveilleux pour les réveiller, rien que pour eux ! Ils n’avaient jamais vu ça ! (tu m’étonnes !)

D’ailleurs je me demande si dans un accès d’inspiration, je n’ai pas poussé une petite tyrolienne!

Bref, j’ai réveillé tout le monde, je les vois encore tous, les mains sur leurs oreilles, dans un signe absolu d’admiration, à moins que ce ne soit de l’adoration ?

Quel succès j’avais eu ce jour-là, je vous assure, quel succès !!