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J’ai proposé à l’une d’entre vous d’écrire quelques mots à propos d’Etty Hillesum.

J’ai découvert Etty il y a une dizaine d’années. Je m’étais d’ailleurs fait la réflexion que c’était absolument surprenant que je n‘aie jamais entendu parler d’elle alors que toute jeune - j’avais 11 ans à peu près - j’ai commencé à m’intéresser à tout ce qui touchait aux victimes de l’Holocauste.

Plus exactement, je n’arrivais pas (je n’y arrive pas plus aujourd’hui) à appréhender l’idée qu’on puisse anéantir une population, des êtres humains, sous quelque prétexte que ce soit. Je suis tout simplement dans l’incapacité de le concevoir. Pourtant je sais que cela existe, que c’est la réalité, je vois les images, je lis les témoignages, mais c’est comme si je ne pouvais pas le comprendre ("comprendre" n’est pas vraiment adapté mais je ne sais pas quel autre mot utiliser).

J’ai découvert Etty au moment où les croûtes commençaient à me tomber des yeux, et je me suis tout naturellement tournée vers elle pour m’accompagner (enfin plutôt l’inverse, c’est elle qui m’accompagnait, bien sagement enfouie dans mon sac pendant que je faisais mes grandes marches de malade mentale). J’ai découvert à ce moment-là quelque chose qu’Etty décrivait ainsi (je cite de mémoire) "On est partout chez soi lorsque l’on porte tout en soi".

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C’est une sensation enivrante, une espèce d’élation totalement jouissive.

Avant Etty, je vivais comme Helen Keller.

Helen était sourde, muette et aveugle. Dans la prison dans laquelle était enfermé son esprit, elle sentait confusément que quelque chose de fantastique était à sa portée mais elle ne pouvait ni se le demander à elle-même ni communiquer avec les autres. Comme Helen, je restais dans le familier, quand bien même c’était de la souffrance, car ça me rassurait.

Parfois, il est vrai, une sensation fugitive m’indiquait que je passais à côté de quelque chose d’important. Dans ces moments-là, je poussais de longs cris parce que je ne savais pas comment extérioriser autrement ce qui me faisait mal. Mais mes colères étaient stériles, puisque j’étais d‘une certaine manière handicapée de la communication. Eh oui. Un jour, et même toute ma vie d’avant, je ne parlais pas. Et non seulement je ne parlais pas (encore aujourd’hui, si je faisais vœu de silence ça ne me poserait aucun problème) mais je ne savais pas parler aux autres. Plus précisément, j’étais incapable de formuler des demandes.

Or, nous avons tous besoin des autres, de l’Autre, cette altérité comme le fut Julius Spier pour Etty ou Ann lorsqu’elle donna à Helen Keller les outils qui lui permettraient de sortir de l’obscurité. C'est notre relation aux autres qui nous aide à nous transformer, à avancer. De la même manière que les mollusques bâtissent leur coquille à l’aide d’éléments qu’ils puisent dans la mer, de même l’esprit prend sa nourriture autour de lui, dans le partage et grâce à la communication.

 Luech

Si vous vous demandez pourquoi je mets cette photo à cet endroit de mon récit, c’est parce que j’étais en train de relire la vie d’Helen Keller, la tête dans les étoiles et les pieds dans le Luech.

Pour en revenir à Etty, pour commencer, je vous la situe un peu. Quand elle est née, mon grand-père avait 7 ans. Ce n’est pas une bonne référence ? Bon, supposons. Édith Piaf alors ? Eh bien elles étaient contemporaines.

À part ça, Etty était juive, plus par souci d’identité culturelle d’ailleurs que par conviction. Par exemple, elle avait appris l’hébreu. Ce n’est qu’au moment de sa rencontre avec un chiropsycho flûte, je l’écris toujours à l’envers. Un psycho-chiropracteur (un espèce de psy qui lisait le caractère des gens dans les lignes de la main) (cette faculté qu’il avait était, dit-on, fascinante et stupéfiante, son charisme était exceptionnel, en tout cas sur les femmes, et donc sur Etty, si bien qu’il était devenu son guide et son grand maître).

Oui donc, en février 1941 (elle avait 27 ans) elle rencontre cet homme sur lequel elle focalise ses pensées, ses désirs, son affectivité, tout quoi. La totale. Bon, le truc c’est qu’il était marié, qu’il avait des enfants, l’histoire d’amour super mal barrée. Sans compter qu’il était un peu vieux (mon âge). Toujours est-il que c’est lui qui l’a incitée à relire la Bible et lui a fait connaître Saint Augustin. Dans son journal, Etty s’analyse sans relâche, mais ce qui donne à cette introspection son caractère exceptionnel, c’est qu’en se décrivant elle-même, elle décrit du même coup les possibilités humaines de chacun et à tout moment de l’Histoire. Son journal est un long dialogue entre l’absurdité de la guerre et la conviction profondément ancrée en elle de la bonté et de l’indestructibilité de la vie, Vie qu’elle appelait Dieu.

La plupart d’entre nous savent qu’elle a fini dans un four crématoire parce qu’elle était juive. Si on lit ça alors qu’on ne connaît pas l’histoire d’Etty, on peut se dire qu’elle a été déportée comme tous ses autres frères et sœurs en humanité. Or ça ne s’est pas passé tout-à-fait comme cela.

Pendant la guerre, les Allemands avaient suscité aux Pays-Bas (Etty était néerlandaise, comme Anne Frank) la création de "conseils juifs" présidés par les notables de la ville. Au moment où commencèrent les déportations massives en juillet 42, le Conseil juif recruta un grand nombre de nouveaux employés (ce poste leur assurait une protection - tout au moins temporaire).

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Amsterdam, photo perso, 2008

C’est sous l’instance d’un de ses frères qu’Etty a accepté de postuler, à Amsterdam où elle habitait et où elle a été engagée comme "aide sociale" en juillet 42. Or, elle détestait sa position de privilégiée et en ressentait un profond malaise. C’est pourquoi, lorsque le Conseil décida de détacher une partie de son personnel au camp de Westerbork, elle demanda aussitôt son transfert.

Elle n’y était donc pas en tant que déportée, mais de sa propre initiative en qualité de "fonctionnaire". Elle fut affectée à la "Registratur" (où étaient enregistrés les nouveaux arrivants) mais elle faisait en outre office d’assistante sociale.

Elle pouvait donc entrer et sortir librement de Westerbork, d’ailleurs elle est retournée plusieurs fois à Amsterdam, son plus long séjour hors du camp ayant duré six mois.

À chaque fois, ses amis la pressaient de fuir, de se cacher. À chaque fois, elle refusait.

" Il se passe des choses que notre raison, autrefois, n’aurait pas cru possibles. Mais peut-être y-a-t-il en nous d’autres organes que la raison, inconnus de nous autrefois et qui nous permettent de concevoir ces choses stupéfiantes. Si nous ne sauvons des camps que notre peau et rien d’autre, ce sera trop peu. Ce qui importe en effet, ce n’est pas de rester en vie coûte que coûte, mais comment l’on reste en vie. (...) Si, au dénuement général du monde d’après-guerre, nous n’avons à offrir que nos corps sauvés au sacrifice de tout le reste et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîmes de notre détresse et de notre désespoir, ce sera trop peu."

© Etty Hillesum (Lettres de Westerbork)

Finalement, tout a basculé lors de la rafle des 20 et 21 juin 1943, lorsque ses parents et son frère Misha se sont fait arrêter à leur tour.

Etty et Mischa

Etty et Misha, qui était pianiste

Etty était (en principe) du côté des "protégés" de la déportation, sa famille était de l'autre côté .. Elle n’a pas voulu abandonner les siens et est partie avec eux. Qui peut dire la manière dont il aurait réagi dans cette même situation ?

P_20190113_172407Etty

"Nous autres hommes, nous suscitons des situations affreuses, mais comme elles proviennent de nous-mêmes, nous parvenons toujours à nous y adapter. Pour que ces situations cessent, il faudra attendre que nous ayons évolué au point de ne plus pouvoir nous adapter, de ne plus pouvoir les supporter intérieurement. Même des avions qui s'écrasent en flammes gardent pour nous un certain pouvoir de séduction sensationnel alors que nous savons, nous savons que des gens sont en train de brûler vifs, et tant que cela ne suscite pas en nous une révolte de tout notre être, tant que nous trouvons encore des possibilités d'adaptation, toutes les atrocités perdurent."

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