Un grand merci à vous tous pour vos visites et pour vos commentaires. Hier je vous avais promis de revenir et je suis navrée de ne pas l’avoir fait. Mais je dois dire qu’en ce moment c’est un peu le binz in my life (je suis sûre que vous ne m’en voudrez pas, je sais maintenant que vous avez le cœur grand comme une maison).

Voici donc ma petite histoire pour le Parisien migrant qui n’a même pas fait l’effort de naître le 17 novembre pour être raccord avec mon emploi du temps (mais je lui pardonne).

Je vous souhaite une bonne lecture et un excellent week-end.

113843472

Il était une fois un beau Viking haut de 2 mètres et large de 140 kgs, qui répondait au doux nom de Rollon. Enfin, Rollon, c’est son nom francisé, car dans son lointain pays scandinave, il s’appelait Hrólfr, qui pourrait se traduire par "le marcheur", vu qu’il était si grand qu’aucune monture ne pouvait le porter et que par conséquent il se déplaçait en marchant.

Or donc, à force de multiplier les raids, Rollon et sa bande de Vikings n’arrivaient plus à soutirer quoi que ce soit des bords de Seine épuisés par les pillages et les tributs (Danegeld dans le texte) qu’ils passaient leur temps à réclamer aux villageois. Ils se mirent donc à exploiter directement le pays, à le coloniser et à le contrôler. Et quand je dis "le pays", je ne parle pas uniquement de la région qui aujourd’hui porte leur nom. Car les grands blonds à la Terreur noire ne limitaient pas leurs exactions aux rivages de la Mer du Nord et de la Manche, ils daignaient pousser le snekkar jusqu’en Atlantique, longeant le littoral ibérique et se répandant en Méditerranée, de l’Espagne à la Toscane, en passant par la Provence.

Devant leurs assauts répétés, la population avait fui la Neustrie en laissant veau, vache et enfants. Le pillage viking était en effet systématique et succédait aux razzias saisonnières. C’est comme ça que Rollon se retrouva un beau jour maître de la région de Rouen, c’est-à-dire un peu trop près du cœur du royaume franc, ce qui ne manqua pas de déstabiliser le roi de France Charles le Simple [contrairement à ce que l’on pourrait supposer, Charles le Simple n’était pas un benêt mais un homme au jugement loyal et droit, simplex en latin signifiant le Sincère].

Or, en 911, des princes du royaume franc mirent en déroute l’armée de Rollon devant Chartres. Ce fut le moment idéal pour suggérer à Rollon et à sa bande d’en finir avec leur manie de tout brûler et de tout détruire. La proposition ne pouvait pas mieux tomber, les Normands commençant à fatiguer de devoir envahir et envahir sans arrêt. C’est vrai, quoi. Ils n’avaient pas que ça à faire, non plus..

Le marché proposé par Charles le Simple, retenu par les historiens sous le nom de traité de St-Clair-sur-Epte, était le suivant : le roi de France confiait aux Normands la défense des territoires entre l’Epte et la mer, qui deviendraient plus tard le duché de Normandie. En retour, les Normands devaient prêter fidélité au roi et tous se faire baptiser.

ob_6fcbe3217fffc526cf10e8ae53d420e4_gif6

Rollon accepta et, à la suite de sa conversion au Christianisme, prit le nom de Robert. Toute sa bande se fit aussi baptiser.

 bapt 2

Il faut bien reconnaître que Rollon, pardon : Robert, puisque c'est le nom qu'il reçut à son baptême, était un homme de parole : les Normands ne revinrent jamais au paganisme. Rollon arrêta les attaques contre les terres du roi Charles le Simple et empêcha même d’autres flottes vikings de remonter la Seine pour piller.

Quant au serment de fidélité, il se déroula de la manière suivante :

Les comtes se rassemblèrent autour du roi qui attendait sous une immense tente sur les bords de l’Epte, à St Clair, dans l’actuel Val d’Oise. Les Normands entrèrent avec à leur tête Rollon qui s’approcha du roi Charles le Simple assis sur son trône.

Selon l’usage, Rollon devait s’agenouiller et baiser le pied royal. Refusant ce geste de soumission, il demanda à un de ses hommes de le faire à sa place, mais ce dernier ne se trouva guère plus enclin à se prosterner. Alors Rollon saisit le pied du roi pour le porter à ses lèvres en signe d’allégeance (le chef viking mesurait deux mètres, je rappelle..).

Ce qui devait arriver arriva, le roi partit à la renverse avec son trône, et c’est un roi hilare, empêtré dans sa tunique, qui se releva tant bien que mal tandis que tout le monde avait sorti son épée. Mais le rire du roi gagna toute l’assemblée. Finis les raids vikings !

Rollon profita des bonnes dispositions du roi de France pour demander la main de sa fille Gisèle, après quoi, transporté d’amour, il déploya un zèle considérable pour relever les abbayes qu’il s’était donné tant de mal à mettre en ruines, il rebâtit les villages, agrandit son comté malgré l’hostilité de ses puissants voisins (notamment le comte de Flandre) et d’autres bandes vikings à l’intérieur même de la Normandie.

C’est de cette époque que datent les noms en -beuf (du norrois bud qui signifie demeure) : Elbeuf, Quilbeuf ; les noms en -fleur (de flodh, signifiant baie) : Harfleur, Honfleur (horn-flodh = embouchure du tournant) ; le nom Dieppe, de diup, profond ; Houlgate, de gate, rue, etc.

La Normandie vivait enfin en paix, on disait que les charrues pouvaient dormir dans les champs. On disait aussi que Rollon avait attaché un anneau d’or à un arbre de la forêt de Roumare en mettant au défi les voleurs de venir le dérober !

Ici s’achève l’histoire de Rollon, l’aventurier scandinave qui n’avait pas froid aux yeux.

Voilà. J'espère que ça vous a plu, et je vous dis à bientôt pour la suite!!

 festin

N.B. Par simplification, les historiens présentent Rollon comme le premier d’une dynastie prestigieuse, celle des ducs de Normandie. En réalité, il n’a jamais porté ce titre. Il était comte de Rouen ou comte des Normands (ou encore jarl, qui veut dire prince en vieux norrois). En fait, le premier duc de Normandie fut son arrière-petit-fils, Richard II (grand-père de Guillaume le Conquérant).

***

NB 2. Au Xe siècle, la France - plus exactement ce qui deviendra la France -, démembrée sous le gouvernement des descendants de Charlemagne, ne s’étend à l’Est que jusqu’au Rhône, à la Saône et à la Meuse. Et encore, le pouvoir royal n’est que nominal, et tient en un mot : Paris, qui est alors une bourgade occupant l’Île de la Cité : quelques églises, le palais de l’évêque, celui du roi (sur l’emplacement de l’actuel Palais de Justice), un marché, des ruelles. Deux ponts relient l’île aux deux rives. Avec Paris et ses environs, le roi dispose d’une petite langue de terre qui va de Soissons à la Loire. Tout petit, le domaine royal, tout petit : une vingtaine d’évêchés, des seigneuries, le tout couvrant de façon discontinue le bassin parisien !

Du reste, on ne parle pas encore de royaume de France mais de Francie occidentale (les deux demi-frères de Charles ont, l’un, Lothaire 1er, la Lotharingie (qui va de Rome à Amsterdam en passant par Lyon, autrement dit c’est n’importe quoi), et l’autre, Louis le Germanique, hérite de l’Allemagne (logique)).

Du désordre même qui règne dans le pays va naître un ordre nouveau : la féodalité. Les paysans, sans défense devant les bandes armées qui désolent le pays, se regroupent autour d’un propriétaire plus riche et plus fort. Ils s’engagent à le servir et lui à les protéger. Le pacte féodal entre le seigneur et ses vassaux est né : à genoux, sans armes, le vassal se reconnaît l’homme d’un autre, son obligé. Le seigneur va désormais défendre son vassal, élever ses fils, marier ses filles.

Ainsi, dans toute la Francie, on se met à élever des châteaux, environnés d’épaisses murailles et flanqués de tours afin de résister aux assauts. Dès que le guetteur posté sur la plus haute tour discerne au loin un danger, il souffle dans sa trompette et aussitôt, le paysan quitte son champ, rassemble sa famille, ses bestiaux et monte se mettre à l’abri dans le château.

Ces seigneurs isolés se groupent à leur tour sous la protection de seigneurs plus puissants, les barons qu’ils prennent pour suzerains. On remonte ainsi aux comtes, aux ducs, et comme cela jusqu’au roi qui est le suzerain de tout le monde même si personne ne l’écoute... Les seigneurs en effet passent leur temps à n’en faire qu’à leur tête et à se battre entre eux. Ils ne connaissent qu’une loi : celle de la guerre!

Et pourtant ! Et pourtant, ces comtes, barons, ducs, grands mangeurs, grands buveurs, grands chasseurs et grands batailleurs parfois cruels, deviennent tout tendres et tout craintifs dès lors qu’on évoque le "benoît Seigneur Jésus-Christ" et la "gente Dame Marie"....