J’ai vu ma fille hier.

Au fur et à mesure qu’elle parlait, je m’affaissais.

Au fur et à mesure qu’elle répétait les mots de son père, mon ex, je sentais monter les larmes, mourantes et morcelées.

Elle m’expliquait pourquoi elle n’a pas pu, en mon nom, rendre un dernier hommage à sa grand-mère. Je me décomposais.

Ne t’inquiète pas, m’a-t-elle dit, je le lirai. Ton poème pour mémé, je le lirai devant la tombe, je remettrai tes mots au vent comme tu me l’as demandé. Mais ne viens pas au cimetière, on risque de le croiser, il n’attend que ça.

On ne change donc pas avec l’âge?

On ne cherche pas à s’alléger?

Je me suis revue trente ans en arrière – trente ans ! - face à cet homme qui me fascinait autant qu’il me terrorisait.

 

Mon père ordonnait qu’on s’adresse à lui avec les yeux baissés. Mon père voulait qu’on obéisse à la première injonction, sinon ça tombait.

Mon père a fait de moi de la chair à manipulateur (mot de ma fille)(je n’aime pas cette mode qui consiste à voir des manipulateurs partout).

Rentrée à la maison, j’ai pleuré. Elle lui a servi de vecteur pour m’atteindre, comme quand elle était petite.

Il ne se trompe pas de fille, non plus.

Il avait dit : "Ta mère peut venir à l’enterrement si elle veut".

Mes filles m’ont dit : "N'y va pas."

Il a dit : "De toutes façons je savais qu’elle ne viendrait pas. Elle est incapable de s’en sortir".

De s’en sortir ? De quoi ? De ton emprise sur moi ?

J’ai senti la crise d’angoisse monter.

J’ai dit Non.

Me pourrir encore ne serait-ce qu’une minute? Hors de question.

Tout ça n’existe plus, Dieu soit loué. Tu essaies, tu essaies encore, tu essaieras toujours, mais c’est terminé.

Et moi, foutue moi qui veux toujours que le monde soit beau, que l’on tourne la page quand la page est tournée. Qu’à défaut de faire l’amour, on se fasse l’amitié.

 

Depuis, je ne décolère pas. Je ne veux pas, mais je n’y arrive pas. Je ne décolère pas.

La vie pourrait être si belle, la vie est si belle, et il y a des choses comme ça, pourquoi ?

Alors ma colère, je la pose là.

Dans.

Ces.

Mots.

Je vous souhaite de ne jamais connaître ça.

Pissenlit-1

 

Une pensée douce pour.. tu te reconnaîtras.