Gandhi 1

"Eh bien tu m'apprends que Gandhi avait une femme et je dois avouer que je n'en savais rien."

Ainsi s'exprimait Lady Obi en cette pluvieuse fin de matinée.

Eh oui! Si personne ne peut rester insensible à ce que fût Gandhi ni à l’action qu’il a menée, il est impossible de parler de Gandhi sans parler de Kasturba, sa femme (कस्तुर्ब en hindi).

Vous savez peut-être que dans l’Inde du XIXe siècle – et encore aujourd’hui, d’ailleurs – les femmes sont considérées "inférieures" à l’homme. C’est la réalité indienne : leur société ressemble un peu à ce que fut celle de nos parents dans les années 50-60 (et avant), c’est-à-dire que c'est l’homme qui détient toute l'autorité (morale, économique, etc). Toute petite, la fillette est formée par sa mère à son futur rôle d’épouse soumise. Elle fait des tâches serviles et s'occupe des enfants cadets. Comme l’amour physique de la chanson de Birkin et Gainsbourg, c’est "sans issue", ou plutôt si, il n'y en a qu'une : se marier, ou plus exactement être mariée, puisque les mariages sont arrangés par les parents, et cela a toujours court même si c’est interdit depuis longtemps.

Oui donc, être une fille est une calamité, et en avoir une tout autant. D’ailleurs il y a énormément d’avortements dès lors que l’on sait par l’échographie qu’on attend une petite fille – bilan, il y a de moins en moins de femmes en Inde. Et ça se comprend ! Pour peu que la femme ne soit pas assez jolie, ait la peau trop sombre, ait été mal "dressée" par les siens, elle subit un véritable enfer : maltraitée, avilie, quand on ne l’arrose pas d’essence pour la brûler vive ! On entend régulièrement parler de ce genre de choses. Mais bon, ce ne sont que des femmes .. Et même pas de chez nous !

Il y a quand même une lueur dans cette vie de rêve : le statut de la femme change sensiblement lorsqu'elle donne un fils à son mari (ben oui, ce serait vraiment dommage qu’une telle lignée d’hommes s’éteigne !).

Donc, Kasturba, la femme de Gandhi, était maltraitée par son mari, ou plus exactement, elle était traitée comme une femme : elle lui servait de bonniche et il la frappait quand il jugeait qu'elle ne filait pas assez doux. Dans sa jeunesse, rien ne laissait prévoir que la "grande âme" en deviendrait une. Rajoutez à cela que c’était un chaud lapin, chose que Kasturba endurait sans piper mot (il allait souvent voir ailleurs si l’herbe était plus verte - on le sait, le changement d’herbage réjouit les veaux).

Certes, la sexualité de Gandhi a fait des remous, surtout avec la sortie d’un bouquin sur le sujet. Ceci dit, loin de moi la prétention de vouloir commenter l’intimité de ce grand homme. Ce que j’ai compris c’est qu’à un moment donné, Gandhi s’est imposé l’abstinence, ainsi qu’à tous ceux qui partageaient son ashram, parce qu’elle lui semblait indissociable d’un certain niveau de spiritualité. Autrement dit, ses désirs charnels lui pourrissaient l’existence et l’empêchaient de se consacrer aux choses sérieuses.

Pour en revenir à la "grande âme", selon moi, c’était elle, Kasturba, en tout cas au début. Elle possédait une force incroyable : elle se soumettait à son mari non pas parce que le contexte social l’exigeait, mais parce qu’elle acceptait son époux tel qu’il était. Avec amour, autrement dit.

Les femmes ont une capacité d'amour infini. Même sous les coups, les insultes, même devant ses colères – et elles étaient nombreuses – Kasturba restait digne. Elle ne se sentait pas coupable de Dieu sait quoi, elle savait très bien qu’elle n’avait rien fait de "mal", ou que si "mal" il y avait, il venait de l’attitude de Mohandas qui pétait les plombs pour n’importe quoi. Et que ce n’est certainement pas en jouant les lavettes apeurées qu’elle lui montrerait qu’il faisait fausse route.

C’est en observant sa femme que Gandhi a pris conscience de sa valeur, de sa force, puis de celles de toutes les femmes. C’est en observant sa femme qu’il a su convaincre les hommes de sa génération que les femmes, toutes les femmes, sont leurs égales et qu'ils ne peuvent rien faire de valable sans elles. C’est grâce à Kasturba qu’il a incité ses congénères à ne plus considérer leurs femmes comme des objets de plaisir, pas même comme des mères ou des épouses mais comme des êtres à part entière, tout simplement. S'est imposée petit à petit à lui l’idée que ce sont les femmes, bien plus que les hommes, qui peuvent comprendre que la liberté ne peut venir que par l'amour. "C'est sur les genoux des femmes que repose l'avenir de l'Inde. Pour ne pas s'anéantir, le monde devra s'orienter vers la non-violence et les femmes doivent être les pionnières de l'ère de la non-violence" a dit Gandhi.

C’est comme ça qu'il a entrepris une véritable révolution : l'amour, le dévouement et l'esprit de sacrifice que les femmes consacraient jusqu'alors uniquement à leur époux, il leur a appris à les faire rayonner au sein de toute la communauté indienne. Pour le suivre, celles qu'il appelait "la meilleure moitié de l'humanité" se sont enrôlées dans des campagnes contre l'alcoolisme, se sont mises par millions à filer et à tisser le coton, militant au péril de leur vie contre les abus des lois britanniques. Elles sont devenues les plus vaillants soldats non-violents de l’armée de Gandhi. Rien au monde n'était plus faible et plus démunie qu'une femme indienne, et pourtant, Kasturba en tête, les femmes l’ont soutenu, humblement et aveuglément, même si elles n’ont pas toujours compris les enjeux du Mahatma dans sa marche inlassable vers la liberté.

Gandhi Kasturba

C’est ma femme qui m’a enseigné la non-violence lorsque j’ai essayé de la plier à ma volonté. Sa résistance obstinée à ma volonté d‘une part, et sa tranquille soumission à la souffrance que lui infligeait ma stupidité d’autre part ont fait que finalement j’ai eu honte, et que j’ai été guéri de ma stupidité à croire que j’avais de naissance le droit de la dominer. Et finalement elle est devenue mon professeur de non-violence.

Mohandas Karamchand GANDHI (1869-1948)