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Je m’appelle Julie. Je suis née le 5 septembre 1831, neuf mois après que mon frère Elfort qui n’avait pas encore atteint sa première année soit mis en terre. Si mes parents l’ont appelé ainsi dans l’espoir qu’il vive, ça n’a pas très bien marché : El-fort, "le fort", c’est comme ça qu’on dit chez les ch’tis, comme on nous appellera plus tard. Pour l’instant, on ignore qu’on a un parler bien à nous. On ne sait que l’hécatombe des nouveaux nés, c’est ainsi et on ne se pose pas de questions, on se contente d’encaisser. Moi-même, j’en perdrai deux. Mais nous n’en sommes pas là.

Je suis venue au monde à Sallau, un minuscule village du nord de la France. C’est là que Jacques, mon père, qui est Winglois, est venu épouser Maman. Comme ils s’aimaient, ces deux-là ! Ils ont bien fait d’en profiter, leur bonheur n’a pas duré. Tu verras, petite, la vie, c’est souvent comme ça. Il faut savoir saisir les bons moments, ils sont si fugitifs..

J’avais vingt-deux mois quand Maman est morte. À dire vrai, je ne me souviens pas de ma mère, j’étais trop petite. En revanche, je me souviens parfaitement des sanglots de mon père. Tous les soirs il pleurait, il se voulait silencieux, mais bon, tu sais, un homme qui pleure ça reste un homme qui pleure. C’est pour ça que je ne lui en ai pas voulu quand il s’est remarié, même si la Marie-Anne, ce n’est pas ce qui nous est arrivé de mieux. Mais bon, un homme ne doit pas rester seul, ce n’est pas bon pour lui de vivre sans femme.

Du coup, je me suis retrouvée avec deux frangins de l’âge qu’aurait eu le mien s’il avait vécu. Sauf que ce n'était pas mes frères.

Envolée la douceur de vivre du début de mon existence. J’ai beau n’avoir pas de souvenirs, il y a l’atmosphère, petite, tu vois ? Cette émanation, comme des flocons tendres, c’est tout ce qu’il me reste du début de ma vie avec Maman. Je n’ai jamais retrouvé ça avec la Marie-Anne. Mon père non plus d’ailleurs, ils se sont vite séparés. Enfin bien sûr, à moi on ne m’a rien expliqué. On ne parle pas aux chtites. Mais un jour, Papa est retourné avec moi à Wingles tandis que la Marie-Anne partait à la ville, Lens, avec ses fils. Domiciliée de droit à Wingles, de fait à Lens, lisait-on sur les registres.

Il faut dire que Papa n’avait plus de travail, cela n’arrangeait rien. La Marie-Anne, elle était fileuse, et son fils est devenu peigneur de laine. Mon père, il a sa fierté. Il ne voulait pas qu’on vive du labeur de sa femme. Alors, je pouvais avoir quoi, dans les dix ans, quand on est retourné à Wingles dans la famille de mon père.

J’y ai gagné au change. Mon père avait une grande famille. Un de ses frères en particulier, ô comme je l’aimais celui-là, si tu savais comme il était gentil ! On l’appelait l’Sévère. Ça te fait drôle ce prénom, hein, petite? C’est que tu vois, mon père et ses frères et sœurs sont nés juste après la Révolution de 1789. C’est d’ailleurs là que le Pierre – mon grand-père – a tout perdu, ou plutôt tout donné aux Révolutionnaires. Il y croyait, lui, tu comprends, la liberté, l’égalité, tout ça. Il s’est engagé pour défendre sa patrie. Le problème c’est qu’il y a tout laissé. C’est pour ça qu’on n’a plus de terres, plus rien. Mais bref. Pour en revenir aux prénoms, en ce temps-là on ne donnait pas ceux que tu as coutume d’entendre, on choisissait plutôt des prénoms de l’Ancien Temps tu vois, à cause de la Révolution et de tous ses bouleversements. C’est pour ça que l’Adélaïde par exemple, elle s’appelle aussi Aldegonde – oui, comme chez les Goths. Et moi je m’appelle Julie comme le Jules des Romains.

Revenir à Wingles, ça a été aussi faire la connaissance de ma cousine Angélique, la fille de l’Adélaïde. Une sœur, tu sais, elle était comme une sœur. À cette époque c’était encore l’insouciance de l’enfance.

Mais malgré que tous travaillaient, la vie devenait de plus en plus dure et les assiettes restaient bien vides.. C’est comme ça qu’on a commencé à mendier, avec l’Angélique et même son petit frère François qui n’avait pas quatre ans. C’est ça qui l’a tuée, tu sais. La misère. Elle n’avait que seize ans. C’est ça qui a emporté l’Sévère, mon oncle, alors que j’étais grosse de quatre mois, mais ça, petite, je ne le savais pas encore.

J’en ai eu du chagrin, tellement de chagrin de perdre ces deux êtres qu’avec mon père, j’aimais le plus au monde. Ça me rend affreusement triste de remuer tous ces souvenirs, mais en même temps, ça me fait du bien. C’est comme si ma chère Angélique et mon cher oncle Sévère revivaient un peu pour toi, tu vois.

La dernière fois que j’ai vu l’Angélique, elle était couchée sur le côté, coudes pliés et genoux ramenés sous le menton, ses longs cheveux éparpillés. On aurait dit une étoile qui se serait échouée là. Une étoile, c’est si fragile. Fragile comme du verre quand ça tombe du ciel.

Je m’éloigne de mon histoire, je sais. J’aurais voulu te parler de toutes les belles choses que tu découvriras dans ta vie. J’aurais aimé te raconter une histoire qui finit bien. Mais ...

Le soleil éclaboussait la pièce de points de lumière mais Angélique avait à peine ouvert les yeux en m’entendant entrer. Ses lèvres étaient gercées et elle claquait des dents. Je remontais le drap sur ses épaules. Elle trouvait la force de me sourire, mais poussait par moments des petits cris qui me chaviraient. Ce jour-là fut long comme un jour sans pain et sans caresses.

Quand l’ombre a envahi la pièce, Angélique a fini par trouver le sommeil éternel. Je crois, petite, que les chagrins qu’on ne peut ni nommer ni regarder en face sont les pires. Car vois-tu à cet instant-là, le chagrin que j’ai ressenti était d’un noir d’abîme, il contractait mon corps, le paralysait, le désarmait. Je souhaite que jamais, jamais tu n’en connaisses de pareils.

Quelques temps après, j’ai prénommé Angélique la petite fille que j’ai eue. Oui, comme toi. Mais le Seigneur me l’a prise quinze jours plus tard. Sans doute voulait-Il me punir de trop de bonheur ?

Car la Vie vois-tu, ce n’est jamais que du noir ou que du blanc.. Ce serait tellement simple.

La vie, ça peut te bouleverser autant dans un sens que dans l’autre.

J’avais dix-huit ans, aucune expérience et c’était mon premier amour. On dit que ces amours-là ne durent pas. Pourtant, elles pétillent comme du champagne, elles éclatent, elles grisent, elles brûlent puis elles vous laissent à demi-morte, le cœur en miettes.

Si tu savais, petite, le nombre de fois que j’ai entendu "Tu n’aurais pas dû". Trop facile de dire que je n’aurais pas dû.

J'ai quarante ans. Au fil de toutes ces années j’ai appris au passage quelques petites choses. Par exemple, on ne peut jamais dire "je n'aurais pas dû". On ne sait jamais rien des choses. On ne sait jamais rien de rien. Un jour, on rencontre un homme, et on a le cœur qui bat comme pour rattraper des années de léthargie. On sait que c’est lui, ça ne s’explique pas, ça ne se prédit pas, ça ne s’oublie pas. C’est comme ça.

Il m’avait embrassée en face de la petite église, il devait être environ dix-huit heures, parce que le soir commençait à tomber. On ne s’était jamais touchés avant, et même jamais parlé, toute notre intimité passait par les regards. Il m’avait regardée pendant une éternité, et je me rappelle très bien que je n‘ai pas du tout respiré pendant tout ce temps-là. Puis il m’avait embrassée, c’était vraiment bizarre, parce que l’Angélique ne m’avait pas encore lâché la main. Elle et moi étions inséparables, comme les oiseaux du même nom qui ne supportent pas de vivre seuls.

Lui, il avait pris mon visage entre ses mains, faisant enfler en moi une vague qui avait envahi tout le ciel, tout l’espace, me faisant hurler de l’intérieur d’un cri qui se répercutait au-delà du champ, de la pluie qui s’était mise à tomber, du vent, un cri sauvage qui se propageait jusqu’aux confins du monde. Il nous avait attrapées toutes les deux par la taille, comme les sœurs siamoises que nous étions, et le contact de sa paume chaude à travers le coton m’avait électrisée. On était partis en courant tous les trois s’abriter, l’Angélique riait encore en s’éloignant avec un petit signe de la main. Quand il m’avait serrée contre lui j’avais senti sur sa peau la fraîcheur de la pluie. J’avais du mal à respirer, j’avais froid. Je ne voulais pas qu’on nous voit comme ça et je le lui ai dit. Alors on a couru, couru, jusqu’au champ de maïs. Des grappes d’étoiles commençaient à étinceler dans le ciel ébène.

Je ne tenais plus debout. Je tremblais tellement que j’avais dû m’agripper à lui pour ne pas tomber. Il murmurait : "Ça va aller, Julie, ça va aller, tu verras".

Et il avait pris ma main "Viens.."

Les jours qui avaient suivi, j’avais passé beaucoup de temps à observer dans le miroir la nouvelle femme que j’étais devenue ce soir-là : la femme qui avait été aimée au milieu d’un champ de maïs, les cheveux au vent. Cela m’avait troublée à un point que mes jambes semblaient ne vouloir jamais s’arrêter de trembler. Puis j’avais été entraînée dans un tourbillon tournoyant de plus en plus fort, de plus en plus vite, et j’avais tout oublié du champ de maïs et de la crainte qu’on puisse nous surprendre.

Et d’un seul coup, c’est comme si tout était rentré dans l’ordre des choses. Oui, tout était là, comme une certitude : cet homme m’aimait et j’aimais cet homme, abritée par la chaleur de nos corps palpitants. J’apercevais entre mes cils les réseaux sombres des maïs dans la lumière diaphane de la lune.

Tu sais, parfois on n’a pas besoin de vivre beaucoup de choses pour savoir qu’on a déjà tout vécu.

C’est de cet amour-là que ton frère Sévère est né. Ton frère qui n’est l’enfant de personne, si ce n’est d’une folie de Julie.

Toi, ma douce, tu as un père merveilleux et si bon. Je pars sereine, tu ne seras pas seule.

Et moi je te raconte mon histoire pendant que tu dors du sommeil duveteux des bébés. L’ange va venir me chercher, ma douce. Je vais retrouver mon grand-père, le Pierre, ses parents et mon Angélique aussi. Je vais retrouver l’oncle que j’ai tant aimé.

Mon père veillera sur toi comme il a veillé sur moi et sur ton frère. Mon père est un roc, tu sais. Peut-être que jamais il ne mourra ?

J’ai chaud déjà. Je porte une jolie robe, fluide autour de mes jambes, je marche pieds nus dans une prairie remplie de fleurs et je chante avec les oiseaux.

Le jour où tu seras assez grande pour lire ces mots, il ne faudra pas être triste, ma douce. J’ai eu une jolie vie tu sais.

J’ai eu une jolie vie.