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Julie. Elle s’appelait Julie.

C’est son nom que je porte, et celui de son père. Dans ma famille, tout le monde faisait comme si elle n’avait jamais existé. Carrément.

Pour approcher Julie il m’avait donc fallu, au sens littéral, voyager dans le temps. L’enquête a été longue, enchaînement crescendo alimenté par ma curiosité de plus en plus grande, cheminement sans rupture, d’une rare intensité, moi qui suis si peu patiente. Allegro appassionato.

Pourtant, la mission semblait perdue d’avance : les secrets de famille sont bien gardés. Seulement voilà, je portais en moi quelque chose d’enkysté, un poison lent et sûr qui pesait sur mon corps, sur mon âme, sur ma vie. Or le poison a quelque chose de très embêtant : il empoisonne.

Alors je me suis mise à chercher. Loin, très loin, sur plusieurs générations.

C’est comme ça que j’ai fini par percer le secret de Julie. Secret si banal qu’il en perd toute sa saveur si on ne le replace pas dans le contexte d’alors (1850).

Je n’ai rien d’une rebelle, pourtant je voulais réhabiliter Julie. Julie la rejetée, Julie la fille honnie, Julie dont on a voulu détruire jusqu’au souvenir de sa courte existence. Julie, ce corps qui attendait un autre corps pour se coller à lui. Romantique, les sens retournés, l’âme en forme de cœur, Julie murmurait des "je t’aime" garantis à vie. Pour l’amant dont elle ne se lassait jamais, Julie devenait un pur chef-d‘œuvre, un joyau multipliant à l‘infini les facettes de la sensualité. Elle lui donnait son amour à petites goulées.. Il le savourait avec l’appétit que la chose mérite.

Julie et cette magie hors du temps qui fait que, tant d’années plus tard, elle m’émerveille toujours. Avec elle, le cœur parlait tellement plus fort que la raison.

En somme, Julie était un peu comme moi. À moins que ce ne soit l’inverse ?

 ·*

Julie aimait un homme dont elle a eu plusieurs enfants hors mariage. La situation, pour banale qu’elle soit, a fait d’elle une victime pour l’éternité, et avec elle son premier fils dont je suis la descendante directe.

Dans ma famille en effet, on a une propension étonnante à vouloir souffrir à tout prix. C’est fou ça !

Pardonne-moi, Julie. Je t’ai tellement reproché de n’avoir pas agi autrement. Je te disais : pourquoi tu te laisses bannir au seul prétexte que tu es fille-mère? Je te disais : pourquoi tu t’accroches à cet homme qui fout ta vie en l’air et te rend malheureuse pour l’éternité ? Je te disais : Bats-toi ! Bats-toi ma vieille ! Pense à tes descendantes, purée ! La souffrance ça va cinq minutes !

Julie, pardon ! J’avais tellement envie d’entendre qu’après avoir galéré à dix-neuf ans avec ton bâtard, tes bâtards, même, puisque tu as remis le couvert, tu avais rencontré un mec bien. Tu sais, le mec qui allait te rendre heureuse, même si ce n’est pas longtemps !

Eh bien tu l’as fait Julie.

Tu l’as fait, purée.

C’est écrit là, sous mes yeux. C’est écrit là. Tu l’as eu ton mariage, ma Julie, le mariage à l’église, les enfants légitimés.

Retrouvé ton honneur.

Cinq années de bonheur.

Pas beaucoup, oui, mais pour l’éternité !

 ·*

Merci à Marie de m’avoir suggéré il y a peu de me pencher de nouveau sur l’histoire de mes ancêtres. Rien n’arrive par hasard.