Je ne vais pas mentir : je n’aime pas yoga nidra. Seulement voilà, ma chère prof a décidé de le faire tous les premiers cours du mois, à l’unanimité générale (moins une). À chaque fois, je me motive un max, parce que ce qui compte aussi, c’est la constance. Non ?

Me voilà donc allongée. J’essaie de ne pas penser que ça va durer une heure. D’ailleurs, comment ça va être possible que je reste sans bouger pendant une heure ? Une partie de moi écoute la voix de ma prof, elle est pleine de bonne volonté (je parle de la partie écouteuse). Une autre partie aimerait zyeuter la pendule. Quelle heure est-il ? Combien de temps s’est écoulé ?

Laisse tomber. Pas la peine de démoraliser la partie allongée.

"Vous écoutez votre souffle".

Oui j’écoute mon souffle. Enfin, j’essaie. Inspir, expir.

"Le souffle comme un lessivage intérieur de toutes les tensions. Quand on écoute le souffle on ne peut pas penser en même temps."

Si elle le dit !

Mon corps se lâche, je le sens. Mes épaules se lâchent aussi, mes omoplates, comme si elles s'enracinaient dans le sol. Je me sens lourde, lourde.

Quelqu’un ronfle à côté de moi. Que ne suis-je cette personne qui ronfle !

C’est à ce moment-là qu’elles arrivent. Les images. Une en particulier, celle de l’homme qui regarde. Il ne fait rien d’autre : regarder. Ses yeux caressent ma chair abandonnée. Je serre très fort les paupières, je me reconnecte à la voix de ma prof. Elle parle de conscience, être en conscience. "La conscience n’est pas le mental", dit-elle.

Et, au milieu de ses mots, glisse sur mon ventre le souvenir de tiédeurs dont j’ai envie comme une folle. Le regard de l’homme.. Je me rappelle. C’est fou. Son regard piégé par ce qu’il regarde. Il aime ce qu’il regarde. Son regard grâce auquel je n’ai plus à faire semblant, je n’ai plus peur. Je suis là, tout simplement, je me laisse aller. Je me laisse prendre. Son regard replace dans l’ordre du monde le désordre essentiel.

C’était si bon. Mon Dieu que c’était bon ! Une grande soif me vient au souvenir du plaisir espiègle et malicieux qui me dévastait sans aucun état d’âme, me laissant épuisée, anéantie, puis qui s’évaporait comme il était venu.

Pourquoi est-ce que je pense à ça ? Quel tour, encore une fois, me joue ce corps qui n’en fait qu’à sa tête ? Jamais je n’ai eu ce genre de pensées pendant un cours de yoga. Pourquoi est-ce qu’il m’arrive toujours des trucs bizarres ? Est-ce que ça n’arrive qu’à moi ?

La tension que je ressens est terrible, presque insupportable. Mon corps est lourd, lourd comme un cheval mort, tandis qu’une partie en moi piaffe d’impatience, le ventre palpitant. Je plie mes genoux, et mes genoux ploient, je me mets à crier, et je ne crie pas. Le cri se meurt dans une plainte inaudible qui dit le plaisir qu’il attend et qui ne viendra pas. Et plus je cherche à m’éloigner de ça, pire c’est.

Une partie de moi se lève, je pars. D’ailleurs, qu’est-ce que je fais là ?

Mon corps, lui, est lourd.. Il ne bouge pas.

Prof n’a pas cessé de parler. ".... qui n’est pas une conscience interne, ni une conscience externe, ni une inconscience totale, ni même une inconscience tout court. Touria ne peut être vu, dissocié, capturé... Impensable, indescriptible et donc l'essence de la Conscience du Tout, de l'Être, la cessation de la diversité, l'état de paix, de bon augure et non dualiste : c’est le Soi, ce qui doit être réalisé, comme un état de conscience au-delà de celui de veille, du rêve et du sommeil."

"Touria", ce mot que je ne connais pas, je l’associe à tout-rien pour m’en souvenir. Une fois rentrée à la maison, je cherche sur le net ce que c’est que ce "touria". Je ne trouve pas.

La réponse, je l’aurai finalement dans un de mes petits bouquins de yoga: Turīya, la *quatrième*...

.. dimension ?