babooshka

J’ai commencé un livre que j’avais offert à ma mère pour son dernier anniversaire. Évidemment, personne ne pouvait savoir que ce serait son dernier anniversaire. Cinq mois après elle n’était plus là. Mon Dieu.

Maman, comme moi, adorait les livres. Comme moi elle en avait toute une pile à son chevet mais elle les aimait différemment. Elle ne les marquait pas, rien, à peine si sur certains elle a laissé la date au crayon du jour où elle l’avait lu, de sa petite écriture légère, une caresse, à peine.

Et puis elle ne lisait absolument pas le même genre de livres que moi. Maman avait une passion pour les récits vécus, alors premièrement tout ce qui avait trait à la montagne, aux expéditions polaires et antarctiques, aux histoires de volcan, et deuxièmement un truc sur lequel je ne la suivais absolument pas, toutes les histoires de maladies, de détresse, quelque chose de vrai disait-elle, de vrai oui mais de pas gai. Misère, alors là, pas gai du tout ! Plus c’était dramatique, plus ça lui plaisait !!

C’est donc en tenant compte de ses goûts (et un tout petit peu des miens) que je lui avais offert "L’exil est mon pays" d’Isabelle Alonso, auteure que je ne connaissais pas du tout à ce moment-là. Depuis, et par hasard (vous savez comme il peut être taquin, le hasard !) j’ai lu quelques livres d’Isabelle Alonso et je les ai tous adorés. C’est là que je me suis rappelé que j’avais offert un livre d’elle à Maman, un livre comme elle les aimait, super triste à tous les coups.. avec un titre pareil !

Alors je l’ai cherché, où avais-je bien pu le fourrer ?? (les livres de Maman je les ai mis de côté pour la raison que je viens de vous expliquer).

Et j’ai commencé à lire..

En tournant les pages, je me demandais si Maman avait eu le temps de le lire avant de mourir. Je ne le saurais jamais, surtout que comme je vous l’ai indiqué, ses livres restaient comme neufs (alors que moi en une soirée j’ai déjà surligné plein de trucs). Je ne le saurais jamais et ça me fait suer. Ça m’aurait bien plu de lire des lignes que ma mère avait lues. Un peu comme la tendresse particulière que je garde pour le film "Braveheart", parce que c’est le dernier film dont mon père m’a parlé pour la raison que c’est le dernier film qu’il a vu. Et quand je pense au titre, "Braveheart", là encore je me dis qu’il n’y a pas de hasard..  

Parce que je vais vous dire un truc : je crois que d’une certaine façon, l’exil était aussi le pays de Maman. Je commence à avoir une idée infime de ce qu’elle a pu ressentir tout au long de sa vie. Elle avec son idéal avorté de Fils Parfait. Ce Fils tant attendu tant aimé tant adoré qu’elle n’a jamais eu, en réalité. Elle qui si souvent avait des "contractions de l’oephage" comme elle disait, elle contractait même le mot. Je sais ce que ça fait parce que j’en ai eu après sa mort, après sa mort j’ai développé tous les symptômes qu’elle avait, et les contractions de l’œsophage, un truc de fou, c’est pas grave mais ça fait un mal de chien ! Le docteur m’avait dit que c’est quand on mange trop froid, qu’on avale trop vite, sans prendre le temps. Des noeuds de froid au coeur, quoi. No comment. Maman en avait tout le temps.

Elle qui avait des sensations d’étouffement, l’air ne passait plus, elle allait le chercher Dieu sait où, et rien. Tout restait en dedans, toujours. Elle ne lâchait rien ma mère, purée, elle ne lâchait rien ! Seulement vous le savez, on est construits comme des poupées russes. Si on nous épluchait façon oignon on mettrait à jour, les unes après les autres, les versions successives de nous au fur et à mesure que l’on a grandi et vieilli. Comme nous tous, Maman trimballait au secret la tribu cachée et bien vivante des enfants qu’elle avait été, la petite fille d'à peine deux ans exilée en Suisse loin de sa mère, celle de six ans exilée chez son autre grand-mère "qui ne l’aimait pas parce qu’elle n’aimait que les garçons", chacune de ces fillettes qui étaient déjà elle, et que sa mémoire, malgré le cholestérol, les prothèses de hanches et le reste, n'avait jamais oubliées..

Ces petites filles sont-elles mortes avec elle ? Ou l’une d’elles a-t-elle sauté en marche pour aller se cacher dans les souvenirs de la génération suivante ?

La mémoire est-elle notre seul territoire ?