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Au commencement fut l’accouchement. Difficile, aux dires de ma mère. C‘est bien simple, je ne voulais pas sortir (à mon avis, je pressentais ce qui m’attendait dehors) si bien que quand je me suis pointée, au bout de trois jours, j’avais le crâne en forme de pain de sucre et les yeux complètement bridés.

P’tite chinoise, qu’on m’appelait.

Pour les yeux, ça s’est un peu arrangé, quant au crâne, la remise en place a dû griller quelques neurones au passage ..

À part ma famille, qui me fut imposée alors que j’étais trop jeune pour donner mon avis (les familles, c’est comme les hommes : les meilleures sont déjà prises), ma plus lointaine connaissance est Jean-Paul. On avait emménagé dans le même immeuble pour notre troisième anniversaire. Jean-Paul était blond, avare de ses mots, calme et doux, et moi déjà très curieuse.

C’est comme ça que j’ai su très jeune que les enfants s’achètent en magasin. Il arrive que le lot de garçons (spécimen très recherché) soit épuisé, auquel cas on se retrouve avec une fille. Cette cruauté qui par deux fois avait atteint mes parents m’avaient navrée une partie de mon enfance, jusqu’au jour où Jean-Paul s’était mis en tête de m’expliquer comment ses parents avaient réussi à avoir deux garçons. Ma mère en effet, en voulant me préserver de risques que je ne soupçonnais même pas, avait sans le savoir fait de moi une bien naïve fillette que Jean-Paul emmenait parfois dans la pénombre des caves de notre immeuble. Sous des prétextes divers, aussi saugrenus que la chaleur en plein mois de décembre ou le fait que puisque j’avais une culotte je pouvais bien enlever ma jupe, je le laissais donc feuilleter la dentelle bruissante de mon panty, une sorte de culotte longue comme en portaient nos grand-mères, et qui était revenu très à la mode dans les années 65 (je parle du panty, pas des grands-mères). Jean-Paul faisait preuve d’une patience quasi admirable, au point que je me demande encore aujourd’hui comment il se fait qu’il n’ait pas obtenu ce que je suppute qu’il cherchait. Sa stratégie consistait à mimer la plus inoffensive tendresse, d’autant plus innocente et spontanée que nous nous connaissions depuis toujours et qu’il nous semblait que nous étions comme frère et sœur. Je ne me méfiais donc guère de son bras lorsqu’il se resserrait sur mes épaules dans une étreinte doucereuse et rassurante, ni de sa main lorsqu’elle s’embusquait sur ma taille qu’elle charmait de petites caresses qui me faisaient onduler de frissons. Pendant ce temps, au bout de l’autre bras, la deuxième main prenait des libertés, étirait des doigts bouleversés jusqu’à ma culotte. Je ne m’en offusquais guère, toute au plaisir que j’étais des doigts abandonnés et bêtes sur le bas de mes reins, autant que curieuse moi aussi de découvrir le bas de son ventre sans pourtant oser quoi que ce fût. Je n’éprouvais pas alors de désir, je ne l’ai découvert que beaucoup plus tard, je ne ressentais que le plaisir enfantin d’être recouverte des soupirs chauds et des paumes moites de celui qui m’enlaçait.

Pour nos quinze ans, le hasard voulut que nos parents déménagent en même temps chacun de leur côté, comme ils l’avaient fait pour emménager.

Lorsque nous nous sommes revus quelques années plus tard (le hasard - encore lui - avait fait emménager la famille de Jean-Paul pas loin de l’École Normale où j’étais) nous avons évoqué, du bout des mots il est vrai, ces embuscades clandestines dans la cave. J’avais été fort étonnée d’apprendre à quel point les phalanges de Jean-Paul s’étaient émerveillées au rythme de la progression de leur reptation sur mon corps, et encore plus qu‘elles ne l‘avaient jamais mené au cœur du mystère qu’il convoitait et dont je n’avais alors même pas idée, pour la bonne raison que mon truc à moi, mon unique passion, déjà, c’était l’écriture. C’était mon Noël,  mon Amérique à moi, même qu‘elle était trop bien pour moi.

Dès le plus jeune âge, je griffonnais vaillamment sur tout ce qui me tombait sous la main, murs, portes, etc.. et comme j’ai l’immense privilège d’avoir un esprit extrêmement vif - je suis d’ascendance suisse, et belge, je vous rappelle – je n’ai jamais manqué d’idées.

Vers mes dix ans, j’ai eu la première des grandes illuminations qui ont jalonné ma vie : pourquoi ne pas mettre mon amour du gribouillage au service d’une grande cause ? Et je décidai de me lancer dans ma généalogie. Mais par où commencer ? GASP. Puis je me suis souvenue d’un truc que disaient mes copines qui allaient au catéchisme : Adam, notre père à tous. Parfait. Puisqu’on descend tous d’Adam, je vais me trouver une Bible et me descendre tout ça depuis Adam : facile. Facile de chez facile.

Et j’ai commencé à recopier la descendance d’Adam (une bagatelle) : Eve conçut Caïn, Caïn enfanta Hénock, Cham engendra Kusch ... Au bout de trois jours je n’en étais qu’à la page 29.. Pffffff !!!

Et si je commençais par le milieu ???? C’est comme ça que je découvris l’histoire de Jésus qui était né d’une vierge. Bien qu'encore très peu au fait de ce genre de choses, je me rendis assez vite compte que cela restait tout à fait exceptionnel. Arrivée à la page 1857 mon cahier était noirci d’annotations mais je n’avais toujours pas vu apparaître mon nom de famille.

Je me résolus alors à aller interroger mes grands-mères..