29 nov 2014

© Cette photo magnifique a été réalisée par

Pastelle

Ce que je vais vous raconter s’est déroulé il y a bien longtemps, au troisième siècle de notre ère, en un lieu aux falaises d’or bleu, aux verts si éclatants, à la nature si fascinante, qu’on l’a surnommé l’île d’émeraude. Voyez-vous défiler devant vos yeux ébaubis ce ruban sans fin de prairies où paissent de paisibles moutons, vaches et chevaux ? Ici vivaient nos lointains cousins celtes les Gaëls, jamais conquis, jamais romanisés de toute leur histoire, dignes de figurer dans la BD d’Astérix !

Dans cette île magnifique vivait un homme d’une grande beauté (en même temps s’il avait été moche et froussard ça aurait beaucoup moins d’intérêt). Cet homme répondait au nom imprononçable de Diarmuid O’Duibhne, parvenu jusqu'à nous avec la pudique traduction de "Didier à la tache d’amour rouge comme les baies du sorbier magique" (*). Il était le fils d’Oengus Mac Og, l’Apollon irlandais, que pour plus de sûreté son équivalent mortel Donn fit à sa femme par une nuit de pleine lune. C’était le neveu du grand chef guerrier Finn Mac Cool (Finn signifie "blond", en référence à ses cheveux qui en fait étaient carrément blancs du fait de son grand âge). Grand, Finn (**) l’était vraiment puisque c’était un géant. Du clan des Fianna, il se trouva fort dépourvu lorsque sa femme trépassa, tant il est vrai que de tout temps les hommes n’ont jamais pu se passer de nous. Il se mit donc en demeure de dénicher jeune et nouvelle épouse.

(*) (Première parenthèse, pour vous expliquer l’origine du nom de Diarmuid. Un jour que Diarmuid O’Duibhne chassait avec trois de ses compagnons, ils trouvèrent refuge pour la nuit chez un vieil homme, dans une cabane au fond des bois. Au moment où les quatre jeunes gens se retirèrent, la superbe fille de leur hôte se glissa dans leur chambre (tout le monde est beau en Irlande, surtout les femmes, c’est consternant). Je jette un voile pudique sur ce qu’ils firent à cinq dans la chambre. Toujours est-il que le plus vaillant des quatre fut Diarmuid, comme en témoigne le ball seirce (grain de beauté) que la belle, qui en fait était une fée, lui colla sur le front en signe du fait qu’aucune femme ne lui résisterait jamais...

(**) (Deuxième parenthèse : la Chaussée des Géants, formée d’environ quarante mille colonnes tombant en cascade dans la mer d’Irlande, cela vous dit quelque chose ? Eh bien c’est Finn le géant ! On raconte dans les chaumières d’Antrim qu’un jour que sa mère se moquait de sa lenteur à créer sa chaussée, il l’a changée en rocher ! Mauvais caractère, le Finn!)

Fin des parenthèses et revenons à notre pauvre petit géant. Son choix se porta tout naturellement sur Gránia (prononcez [grœgnɔ]), la plus belle femme qu’on eût jamais vue dans toute l’Irlande. Or, on le sait, dans la vie il n’y a que la beauté qui compte, le reste chaut peu, c’est pour ça que plus personne ne se marie et que la planète se dépeuple à une vitesse vertigineuse. C’est un problème grave dont personne ne parle et c’est un scandale.

Mais pardon. Je m’égare.

Gránia donc, en plus d’être super belle, était fille du Haut-Roi Cormac McAirt, ce qui prouve une fois de plus à quel point la vie peut être injuste. Cormac accepta de donner la main de sa fille, seulement voilà, Gránia n’ayant pas spécialement de goût pour le troisième âge (voire quatrième, à partir d’un moment on ne sait plus trop), elle défia Finn de lui apporter un couple de chacun des animaux vivant sur la belle terre d’Irlande en espérant bien que le Finn tomberait le bec dans l’eau. Mais la pauvre était bien jeune et innocente : elle ne savait pas comme c’est fou ce que les hommes sont capables de faire pour mettre une femme dans leur lit trouver une compagne !

Sitôt demandé sitôt fait : Finn, aidé de son neveu Diarmuid à la Tache Rouge déposa aux pieds de la princesse les gages demandés, ce qui permit à la jeune fille de découvrir le teint de lait de Diarmuid, ses joues délicatement ombrées de duvet viril, les prunelles de ses yeux telles deux gouttes de miel séminal, ses cheveux comme si un peintre avait, d’un coup de pinceau, étalé un ciel nocturne projetant de multiples clartés célestes retombant en boucles fauves sur sa nuque. Son cœur fit boum boum crac, exactement comme quand on se retrouve coi devant une œuvre d’art. Rien à voir avec le Finn aux cheveux blancs, ridé comme une vieille pomme. Gránia, la bouche grande ouverte et la mâchoire prête à tomber par terre, sut immédiatement que ce gars-là ressemblait comme deux gouttes d’eau à la prochaine chose qu’elle allait déguster regretter.

Seulement voilà : elle avait donné sa parole et déjà, les festivités commençaient pour célébrer son futur mariage...