rousse robe

Il y a très longtemps vivait dans la lointaine Irlande une très belle et très rousse reine guerrière qui répondait au doux nom de Mebd (Maëva en langue moderne), nom qui signifie "ivresse". L’ivresse, Mebd en effet était prompte à en jouir, que ce soit d'alcool, au combat ou tout endroit où elle pouvait s’abreuver de mâles. Pour tout dire, Mebd est l’exemple le plus abouti de la souveraineté féminine absolue. Autour d’elle gravitait un nombre impressionnant d’amants, ce qui donne une petite idée du statut qu’avait la Femme chez les Celtes, et on ne peut que regretter que l’homme actuel n’ait pas hérité de leur lucidité et de leur perspicuité.

Un jour que Mebd se promenait dans les montagnes galloises, elle s’arrêta pour brosser ses longs cheveux (oui, en plus d’être super belle, elle avait de longs et beaux cheveux) lorsque soudain, elle vit quelque chose bouger dans les buissons. Elle se pencha avec grâce (non contente d’avoir une chevelure de feu elle était aussi gracieuse: le monde est d’une injustice!) et vit que c’était un homme. Justement, elle commençait à être lasse de ses trois maris qu’elle avait d’ailleurs épuisés, aussi entreprit-elle de séduire ce pourvoyeur potentiel de sensualité qui répondait au nom d’Ailil et dont elle fit son quatrième mari. (En fait, il suffisait qu’elle regarde un homme pour qu’il ait envie de lui sauter dessus, ce qui était quand même, il faut bien le reconnaître, drôlement plus efficace que de s’inscrire sur Adopteunmec).

Pendant que se déroulaient ces événements d’une sensualité inouïe, régnait un peu plus au nord un certain Fergus Mac Roeg, géant de son état dont on disait qu’il était aussi fort que sept cent hommes, ce qui fait quand même beaucoup. Ses repas se composaient de sept bœufs et de sept porcs et il lui fallait sept femmes tous les soirs vu que ses attributs virils avaient, disait-on, la taille de sacs de farine (je n’aurais pas aimé être à la place d’une de ses femmes).

À la suite d’une bataille amicale dont les Celtes avaient le secret, Fergus dut s’exiler et les pas de son cheval le portèrent chez le roi Ailil et la reine Mebd. Vous devinez la suite ? Oui: par une belle nuit de Samaïn, Fergus devint l’amant de la reine qui avait un sens aigu de l’hospitalité, sens qui n’eut pas l’heur de plaire à Ailil (les maris je vous jure, quels rabat-oij !). Dans un accès incompréhensible de jalousie, il fit zigouiller Fergus par ses hommes  – enfin quand je dis ses hommes, ça devait plutôt être son armée : pour un géant flanqué de deux sacs de farine il a sûrement fallu ça !

Après quoi, épuisé par toutes ces émotions, Ailil alla siffler là-haut sur la colline afin de méditer sur les malheurs de sa vie. Or, comme je l’ai précisé, ces événements d’une violence extrême se déroulaient pendant la nuit de Samain, autrement dit le moment le plus terrible de l’année, celui où commence la saison sombre et où les portes du monde des morts s’ouvrent pour laisser libre accès aux fées et aux sorcières. Aglagla.

C’est ainsi que devant les yeux estomaqués d’Ailil apparût en cette funeste nuit une femme d’une blondeur extraordinaire, munie d’une harpe dont les notes l’invitaient à monter direct au septième ciel. Ailil ne se sentit plus de joie : en trois secondes il ressemblait au loup de Tex Avery langue dépliée, ouvrant et fermant les yeux pour trouver la force qui était en lui. Las ! Ce n’était qu’un faible mâle, et plutôt que de supputer des débordements innommables où la belle serait à sa merci, où sa prosopopée aurait dépassé ses pensées, où son corps, lourd comme un cheval mort… Bref, comme fou le roi se saisit de sa lance pour en transpercer la jeune fille (c’est une image, hein, je ne voudrais pas heurter mon lectorat fidèle en lui assenant des scènes trop crues), lorsque d’un seul coup, la délicate jeune fille se transforma en une espèce de géante (magnifique, certes, mais vraiment très très grande) entourée d’une fulgurante et éblouissante lumière.

"Crois-tu vraiment pouvoir me transpercer de ton dard? Stupide mortel, ne m’as-tu donc pas reconnue?"

Derrière l’immense et lumineuse créature babillaient des oiseaux échappés de l’histoire de Blanche-Neige. Et, en cette dernière nuit d’octobre qui donnait à la belle un visage un peu blême, le roi Ailil n’eut plus aucun doute : il était face à Áine, la reine des fées, la déesse de l’Amour et de la clarté du soleil.