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J’attends le train, assise sur un banc. Un Bonjour ! surgit de nulle part, celui d'un homme brun et grand. Je lui rends son Bonjour ! il ne peut s’adresser qu’à moi, nous sommes seuls sur le quai. En région parisienne, dans mon coin en tout cas, on ne dit pas bonjour. On ne sourit pas. Le silence est le mode de communication, le silence ou l’agressivité. La méfiance. Alors ce Bonjour, un cheveu sur la soupe.. L’homme n’est sans doute pas d’ici? Il enchaîne, Il fait beau aujourd’hui, vous lisez quoi ? Et là seulement la petite lumière s’allume : il me drague ! Il-me-drague. Ça fait si longtemps! Dans une autre vie ? Pas la faute des hommes, je ne leur ai jamais laissé le temps. Toujours pressée. Mais ça, c’était avant. Quand mon cœur battait. Quand j’étais encore une Amoureuse, que j’accordais une importance sans borne à ce sentiment-là, avec son sel, avec ses larmes, avec son trop de tout, toujours trop .. Je faisais partie des adoratrices de cette secte. C’était toute ma vie, j’y puisais ma force, au besoin en redonnant un petit coup de frais aux histoires passionnelles qui me tombaient sous la main. Celle de Julie, par exemple, ma chère Julie dont je porte le nom, cette femme qui a passé sa courte existence à se languir d’un homme qui se moquait pas mal de son p’tit cœur. Un p’tit cœur qui, comme le mien, fonctionnait à merveille, il battait fort, faisait des envolées, ding dong, c’était toujours la fête sur la planète. Pour moi c’était pareil : l’Amour venait, me donnait l’impression folle de gonfler de partout, balayait toutes mes résistances, toutes mes réticences. Je me retrouvais ondoyée, baignée d’un fleuve neuf, le fleuve de l’amour qui me faisait sentir comme ça allait être fort, comme ça allait être bon, alors on s’embrassait, on se jurait, on se reconnaissait, on n’avait plus jamais froid. On était deux. Des fois on se mariait et on avait beaucoup d’enfants, on partageait une maison bleue accrochée à la colline, on se regardait .. mais on ne se voyait plus.

J’y ai cru. Toute ma vie j’y ai cru. J’y ai cru sincèrement et je ne peux même pas me moquer de ma propre naïveté. Je respecte cette fille que j’ai été, cette digne descendante de Julie, je la comprends, elle était friable et tendre comme de la craie.

Il m’arrive parfois, l’espace d’une seconde, de repenser à cette décharge électrique qui me comblait, m’emplissait jusqu’à la folie de plaisir et d‘amour, du bonheur d‘être moi, du bonheur d‘être à lui, qui me rendait pleine, indulgente et docile. Qui me rendait Vivante. Mais il n’y a plus la pureté, il n’y a plus la naïveté, juste le souvenir de la souffrance qui va avec. Peut-être que c’est triste, peut-être que c’est bien, je n’en sais rien.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, en levant les yeux sur les beaux yeux noirs de cet homme, je me suis rendue compte que j’étais passée à autre chose. J’étais passée au reste de ma vie, tout le reste de ma vie, celui qui fait silence, ne donne pas de frissons mais une douce chaleur et qu'on tait, finalement, parce qu’au fond, ça ne regarde que soi.

Et je lui ai souri. Il a souri aussi, les mots qu'il avait préparés échoués sur ses lèvres.

Le train est arrivé et on est montés chacun de notre côté.