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Cétait il y a très longtemps, à l’époque où les Romains n’avaient pas encore envahi la Gaule celtique. À l’endroit où se trouve aujourd’hui la ville de Lieusaint s’étendait une immense forêt [l'actuelle forêt de Sénart, en Seine-et-Marne].

Cet endroit, les Romains l’appelleront plus tard locus sanctus, traduction de son nom celte lieu sacré. En effet, au cœur de cette forêt magnifique et touffue se trouvait une clairière où jaillissait une source d’eau claire et très pure. Cette clairière était le refuge d’une fée qui protégeait les forêts et les cours d’eau : la Dame bleue.

La Dame bleue avait la particularité de vivre au rythme des saisons. Vous vous rappelez que pour les Gaulois, il n’y en a que deux. Eh bien c’est au cours de la saison froide que la Dame bleue se réveillait. Le calme et la paix de cette période lui permettaient de sortir lentement de son long sommeil. Elle s’amusait alors à faire craquer la neige sous ses pieds ou à observer l’hibernation des animaux des bois. Quand venait le printemps, la Dame bleue fertilisait la terre. Elle chantait la beauté des bourgeons et la joie des naissances avec les animaux de la forêt. Elle dansait avec les poissons et les oiseaux dans une folle sarabande qui la conduisait jusqu’à la chaleur étouffante de la saison que nous appelons aujourd’hui l’été. 

C’est à ce moment-là que la Dame bleue se rendormait, laissant son souffle et son corps nourrir les végétaux. Ce qui fait que pendant notre actuel automne, la Dame bleue dormait profondément. Les arbres se sentant comme des orphelins laissaient leurs feuilles tomber par terre. La nature se taisait pour attendre dans le silence le retour de sa fée.

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Seulement voilà, la fée ne se réveillait que lorsqu’on accomplissait un certain rituel. C’est pour cela que les druides se réunissaient dans cette clairière pour lui rendre hommage deux fois par an, au solstice d’hiver (1er novembre), que les Celtes appellent Samain, et au solstice d’été (1er mai), c’est-à-dire Beltaine. En effet, les Gaulois étaient persuadés que s’ils ne célébraient pas la Dame bleue, le printemps ne viendrait pas, les arbres ne donneraient que peu de fruits et la chasse serait mauvaise. Alors ils chantaient pour elle et lui faisaient des offrandes dans le but de la réveiller de son long sommeil. Ils jetaient dans les cours d’eau des colliers de fleurs séchées teintes en bleu.

Lors de la cérémonie de Beltaine, les rites qui annonçaient le début de son long sommeil étaient les mêmes, seuls les chants étaient différents et au lieu de colliers de fleurs, des grains d’orge et de blé étaient jetés à l’eau.

Avec l’arrivée des Romains, puis du Christianisme, les gens petit à petit ne se rendirent plus aux cérémonies. Seuls les druides continuaient à les célébrer. Si bien que la Dame bleue dormait de plus en plus longtemps, ne se réveillant que tous les deux, trois ou cinq ans.

Puis un jour, au VIIe siècle, un moine itinérant du nom de Quentien vint dans la région en quête du locus sanctus, ce lieu sacré gaulois dont ses ancêtres, qui étaient des druides, lui avaient parlé. Il se mit à chercher la clairière sacrée, apprenant aux gens ce qu’il savait en échange d’un peu de nourriture pour vivre. Mais les ruisseaux et les sources étaient si nombreux dans cette forêt qu’il chercha longtemps, longtemps .. En vain.

Un jour, il se perdit dans la forêt et finit par s’endormir. Quand soudain, il se réveilla en pleine nuit et aperçut une forme diaphane et bleutée. Cette forme était celle d’une femme d’une telle beauté que le moine en fut tout ébloui.

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Vous l'avez compris, cette femme était la Dame bleue. Elle dit au moine : "Si tu pratiques comme autrefois les cérémonies qui me permettent de me réveiller, je te donnerai le pouvoir de guérir les gens".

Quentien accepta. Il célébra donc de nouveau les cultes à la Dame bleue, comme le faisaient les Gaulois autrefois. Il put ainsi guérir les gens et en particulier des enfants. De partout, on venait pour qu’il guérisse, et on le considérait comme un saint car il faisait le bien autour de lui.

Quentien avait pris soin d’écrire toute l’histoire pour qu’on sache ce qu’il fallait faire pour réveiller la Dame bleue. Lorsqu’il mourut, en l’an 669, les habitants de Lieusaint le prirent comme le patron protecteur de la ville.

Les années s’écoulèrent. Un jour, le roi de France Charles V se promenait dans la région, et il aperçut une lumière étrange dans la forêt. Intrigué, il s’approcha et découvrit une femme magnifique, à l’aura bleutée. Elle caressait une biche, et sur son épaule se tenaient un écureuil et une mésange qui semblaient s’amuser avec elle. Mais l’approche bruyante du Roi les effraya et la Dame bleue s’enfuit. Le Roi chercha longtemps pour retrouver la fée, mais jamais jamais il ne la retrouva.. Elle avait disparu. Alors les habitants de Lieusaint lui firent lire ce que Quentien avait écrit sur la Dame bleue, et il se mit lui aussi à chercher la source miraculeuse au milieu de la clairière où vivait la fée ... En vain.

Deux siècles plus tard, ce fut le roi Henri IV qui tomba amoureux de la Dame bleue après l’avoir aperçue un jour dans la forêt. Comme Charles V il la chercha sans jamais la retrouver. À cette époque, elle dormait plus de cinq années, et ne restait éveillée que quelques mois seulement. Peut-être d’ailleurs aurait-elle dormi d’un sommeil éternel si elle n’avait croisé le chemin d’un jeune homme du nom de Charles-Thomas Alfroy, pépiniériste de son métier, qui tomba instantanément amoureux d’elle comme tous les hommes qui la voyaient. Un pacte fut scellé entre eux : Charles s’engageait à ce que sa famille perpétue le culte de la Dame bleue, et en échange, la fée ferait pousser dans leurs pépinières les plus beaux arbres du monde. D’ailleurs, très vite, la réputation des arbres des Alfroy fut telle que Louis XIV les réclama pour le château de Versailles.

Seulement voilà, en 1789 eut lieu la Révolution Française. Pour la protéger et qu’elle ne soit pas emprisonnée par les Révolutionnaires, les Alfroy ne célébrèrent plus le culte.

Depuis, la Dame bleue dort d’un sommeil éternel ...

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Texte que j'avais écrit pour mes petits-fils, à un temps où je pouvais encore les émerveiller avec autre chose qu'Ibrahimović ou Neymar ...