effet dessin V2

Avec ma fille nous parlions il y a quelques jours des "empreintes génétiques", ces mémoires en nous de ce qu’ont vécu nos aïeux, le sentiment d’abandon et de rejet par exemple (qui s’est d’ailleurs vérifié sur cinq générations comme j’ai pu le retracer dans mon histoire familiale). Un jour, un psy que je consultais à un moment donné avait été totalement halluciné par le nombre de morts (maris, pères) qui composait la vie des femmes de ma famille.

Je n’ai jamais pu approfondir le sujet avec ma mère, car c’était une personne très introvertie ; de plus l’époque ne se prêtait pas aux effusions. Ma grand-mère ayant perdu l’unique amour de sa vie à peine ses trois filles nées, ma mère s’est retrouvée à grandir loin de la sienne, d’abord en Suisse puis pendant la guerre chez ses autres grands-parents, sans que jamais jamais je ne l’entende formuler une quelconque colère ni rancœur contre sa maman. Au contraire, elle l’idolâtrait. Pourtant, qu’est-ce qu’elle a été malheureuse en France là où elle avait été placée !

1935 env Yverdon 1

Combien de fois me suis-je demandé pourquoi ma grand-mère s’était séparée de ce bout de chou d’un an et demi ? Que ce ne soit pas celle qui venait de naître quand le papa est mort je comprenais, mais pourquoi Maman plutôt que l’aînée par exemple ? Non, ça a été ma mère, pof à 600 kms puis ensuite de retour en France pof "collée" ailleurs – collée c’est le terme que ma mère utilisait. Dans tous les cas loin de sa maman. Quand je lui posais la question Maman redressait le menton : "C'est parce que j’étais la plus facile".. Docile, Maman??

Mais bon je comprends aujourd’hui qu’on ne se posait pas tant de questions alors, les allocs et tout ça n’existaient pas, ma grand-mère se retrouvait sans rien avec trois bébés, c’est comme ça que "les Chemins de Fer" où travaillait mon grand-père décédé ont alloué généreusement à sa veuve une place de garde-barrière… C’était ça l’urgence, malgré le chagrin d’avoir perdu le seul amour de sa vie (dont elle n’a jamais guéri), malgré tous les rêves effondrés (ils venaient d’acheter une jolie petite maison à Champagne-sur-Oise) il fallait continuer à vivre, avec trois bouches à nourrir, c’était ça dont il fallait s’occuper et pas de savoir l’impact qu’une séparation était susceptible d’avoir sur une enfant si jeune.

Achill Fernand Marraine env 1934

mes grands-parents et l'aînée de mes tantes

Mais toutes ces choses que mes arrière-grands-mères, grands-mères et mère ont tues, il a bien fallu sans doute qu’elles se logent quelque part, c’est ce que je me suis dit quand j’ai commencé à ressentir des trucs bizarres, parfois juste inconfortables, parfois des peurs paniques. J’ai voulu comprendre, j’ai cherché des explications, c’est pour ça que j’ai retracé l’histoire aussi loin que j’ai pu, pour cerner aussi ma relation aux hommes, pourquoi j’étais toujours attirée par des hommes mariés ou absents.. Des hommes morts, quoi.... Indisponibles.

En tout cas, je ne cherche plus les réponses que je n’aurai jamais. Ma mère est partie avec ses secrets et j’espère de tout mon cœur qu’elle est en paix, car dans ma détresse au moment de sa maladie je n’ai pas pris la mesure de ce qu’a dû être son angoisse de laisser mon frère. De toute façon ça ne sert plus à rien de penser à tout ça. Aujourd’hui mon frère va bien, Maman doit être rassurée.

Maman, je ne te l’ai pas assez dit, ça ne se faisait pas tellement tu sais avant, mais où que tu sois j’espère que tu entends ma voix : Je t’aime.