Sévère et Olympe : tels sont les prénoms de mes arrière-grands-parents. Drôles de prénoms, n’est-ce pas ? Sur l’échelle du temps de mes petits-fils, je date de l’ère préhistorique. Alors, que mes aïeux aient des prénoms de l’Antiquité ne les surprendrait guère! Mais bref. Revenons à ces drôles de prénoms: au moment de la Révolution on invente un nouveau calendrier et c’est comme cela que naissent des Sévère, Olympe, Domitille, Aldegonde, qui les transmettent à leurs descendants, mais aussi des Liberté, Tricolor, Sans-Culotte, Plein-d’Amour-Pour-Sa-Patrie, République-Française, Contestation, ou encore Concombre, Cumin, Melon, quand ce n’est pas n’importe quel nom d’ustensiles de labourage. On peut donc dire que mes aïeux s’en sont plutôt bien tirés ! Ceci étant, puisqu’il n’y a plus personne pour me contredire, pourquoi ne pas imaginer qu’Olympe (la mienne) doit son prénom à une admiration sans borne de ses parents pour son homonyme du XVIIIe siècle ?

XVIIIe siècle, donc. Posons-nous cinq minutes, car il serait dommage de traverser si vite un siècle qui a vu naître la femme qui va devenir une des premières grandes humanistes de tous les temps, antiesclavagiste notoire, défenderesse des droits humains, en particulier ceux des femmes considérées à l’époque comme abritant aussi peu d'âme que les animaux, pamphlétaire novatrice qui a le courage de répandre ses idées contre vents et marées.

Regardez les rives verdoyantes du Tarn qui serpente à Montauban. Elles sont peuplées de jolies filles gazouillantes et de charmants garçons poudrés. Réglez votre lorgnette, vous y verrez mieux : Olympe Mouisset, fille du peuple de son état, ne danse-t-elle pas sur le gazon avec Jean-Jacques Le Franc, descendant d’une famille noble de Montauban ?

couple

De cet amour passionné avec ledit Jean-Jacques, marquis de Pompignan, naît sous le nom de Marie Gouze la future Olympe de Gouges (Gouze est le nom du mari d’Olympe, la mère de Marie).

Dans son livre autobiographique "Mémoire de Mme de Valmont", Marie parle de ce père qui ne l’a pas reconnue mais qu'elle admire tant, et raconte sa vie de Cosette et son manque d’instruction (comme c’est le cas de la majorité des femmes de l’époque), son mariage forcé à seize ans avec un homme plus âgé (Louis Aubry), la naissance de son fils Pierre l’année suivante et la mort de son mari, qui a la bonne idée de se noyer après avoir un peu trop arrosé cet heureux événement.

Marie est libre ! Et cette liberté, elle ne la perdra plus jamais, en dépit de l’amour profond qu’elle inspire à un riche célibataire qui l’emmène à Paris avec son fils et qui veut l’épouser. L’épouser ? Marie déclare le mariage "tombeau de la confiance et de l’amour", préconisant ainsi l’union libre ! Cette idée lui vient en partie de l’obligation pour toute femme, à cette époque, d’avoir le consentement de son mari pour pouvoir publier le moindre ouvrage. Ce premier manquement aux usages est suivi d’un second lorsqu’elle refuse de se faire appeler "la veuve Aubry". Elle s’invente alors un nom dont elle signera ses nombreux romans, pièces de théâtre (*), brochures, pétitions, affiches et qui va la faire connaître dans les milieux littéraires et politiques : Olympe (prénom de sa mère) de Gouges (variante de son nom, qui est celui du mari de sa mère).

(*) La première des trente pièces qu'elle écrit, en 1785, Zamore et Mirza ou l'heureux naufrage, traite d'un thème tabou, l'esclavage des Noirs. En critiquant le Code noir alors en vigueur, en osant aborder de manière frontale les problèmes du colonialisme et du racisme, la polémiste s'attire les foudres de la maréchaussée et du maire de Paris, qui a tôt fait d'interdire la représentation. Olympe évite, pour la première mais pas la dernière fois, l'embastillement. Acte fondateur d'un militantisme humaniste et de l'urgence de l'instauration d'une égalité pour tous, Zamore et Mirza signe l'engagement qui sera celui de sa vie pour la reconnaissance des droits de tous les laissés-pour compte de la société (Noirs, femmes, enfants illégitimes, démunis, malades...). Olympe et son théâtre engagé dérangent. Mais ce sont ses brochures politiques et, plus tard, ses affiches, imprimées à son compte et placardées dans tout Paris, qui signeront son arrêt de mort.

En 1788, O de G se lance pour la première fois dans l’écriture de textes ouvertement politiques. Elle qui a déjà connu tant d’injustices, décide de passer à l’action. Une démarche d’autant plus courageuse que la politique, comme tous les autres domaines, demeure la chasse gardée des hommes !

Dans son premier article, Lettre au peuple (septembre 1788), elle propose que tous les ordres du royaume s’acquittent d’un impôt volontaire, y compris la noblesse d’épée, jusque là exemptée ! Cette initiative, ancêtre de l’impôt sur le revenu, ne sera finalement instaurée qu’au XXe siècle… O de G récidive trois mois plus tard en suggérant la création d’un impôt sur les signes extérieurs de richesse (futur impôt sur les grandes fortunes !), et demande, chose impensable pour l’époque, l’ouverture d’ateliers publics pour lutter contre le chômage…

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Mais revenons à Paris, donc. En ce XVIIIe siècle, les rues sont sinueuses et boueuses, le vacarme est épouvantable. Il fait chaud n’est-ce pas ? Nous sommes en juillet 1789. Le temps est magnifique, mais le peuple crève de faim. Non seulement il crève, mais il rêve ! Il a rédigé des cahiers de doléances qu’il a confiés à des représentants élus. Ces derniers sont montés à Paris pour exposer les plaintes et les espoirs du peuple. Les élus se promènent dans la capitale et admirent les Parisiennes. Vêtues de grands bonnets blancs et de robes légères, souriant sous leurs boucles dénouées, elles atteignent une perfection de simplicité. En ce bel été, toute la France leur ressemble : elle est jeune, belle, et remplie d’idéaux. Elle est aussi affamée, surpeuplée et surendettée.

L’Histoire s’emballe le 14 juillet, avec la prise d’assaut de la vieille prison royale de la Bastille. Inutile de dire avec quel enthousiasme Olympe accueille cette Révolution en laquelle elle met tous ses espoirs. Son humanisme, son enthousiasme patriotique et son besoin d’un monde juste se manifestent alors de toutes les façons possibles : réclamation du commandement d’une garde nationale de femmes (refusé ! Surprenant, non ?) ; projet basé sur "la formation d’un tribunal populaire et suprême en matière criminelle" octroyant aux personnes de condition modeste d’être jugées par leurs pairs et d’avoir le droit de se défendre ainsi que de faire appel en cas de condamnation. Ses propos, initiateurs d’un renouveau, s’exaltent de nouvelles propositions de réformes dont la plupart restent lettre morte au sein de l’Assemblée nationale dont elle fréquente les tribunes. Elle va dans les cafés, les sociétés savantes et promène partout sa curiosité. Sans cesse elle traduit en écrits ses idées : elle en a sur tout. Patriote avant tout, O de G croit en la capacité des femmes à sauver la France par le don patriotique pour lequel elle donne l’exemple. C’est ainsi qu’elle rédige en septembre 1791 le plus célèbre de ses écrits politiques : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, adressé à Marie-Antoinette. O de G réclame l’égalité pour tous et sa sollicitude s’étend aux hommes de couleur, traités dans le même écrit. Pour tous et toutes, elle exige l’admissibilité  à toutes dignités, places et emplois publics selon leurs capacités et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. Elle affirme que la femme naît et demeure égale à l’homme en droits et valorise, entre autre, le droit de vote des femmes, qui, comme vous le savez, ne leur sera finalement accordé qu’en 1944 !

En revanche, elle qui lutte aussi pour le droit au divorce en raison des innombrables mariages forcés des jeunes filles, verra son vœu exaucé le 20 septembre 1792. En effet, pour elle la liberté des femmes est surtout entravée par "la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose", raison pour laquelle O de G revendique pour les femmes la liberté d’opinion et la liberté sexuelle. Ainsi propose-t-elle une forme de contrat social pour l’homme et la femme (le PACS avant l’heure !).

À toutes ces qualités de cœur, ajoutons que cette femme est, comme nous dirions aujourd’hui, non-violente. Sa seule arme, ce sont ses idées, qu’elle a le tort d’écrire et de clamer ! Ses idées ? Être l’avocate de Louis XVI, par exemple, qu’elle juge fautif comme roi mais non comme homme. Ou encore proposer à Robespierre, pour ramener la paix dans la patrie, de se jeter dans la Seine! Elle est prête à se noyer avec lui, même, lui dit-elle ! Non mais vous imaginez ? Un Robespierre, un Hitler, se sacrifier POUR RAMENER LA PAIX !?? Merveilleuse naïve, qui après s’étonne que personne ne la suive..

La campagne pour l’élection de la première assemblée républicaine est lancée par les Massacres de Septembre (1792). À partir de là, tout dérape. La sauvagerie monte d’un cran chaque jour, les massacres se multiplient, les idéaux se noient dans les tripes. Comme beaucoup d’autres femmes, comme beaucoup d’autres patriotes, O de G se déprend de la Révolution à ce moment-là. O de G la non-violente l’a pourtant dit et écrit, elle a mis en garde contre la guerre, par des Adresses au roi, à la reine, aux princes, craignant que le résultat le plus sûr en suivant ce chemin soit un "monceau de cadavres". Un grand spectacle en effet, avec des fleuves de sang. Et déjà perce, en 1792, le désenchantement : "Ô mon pauvre sexe, ô femmes qui n’avez rien acquis dans cette révolution !".

À Paris, à l’Assemblée, des orateurs – vous les connaissez : ils s’appellent Marat, Danton, Robespierre - multiplient les appels au meurtre. À Nantes, on jette les gens à l’eau par paquets de mille. Ce n’est plus une houle, c’est une tempête ! À l’été 1793, tenez-vous bien : l’Assemblée décrète la Grande Terreur, c’est-à-dire qu’elle autorise les arrestations arbitraires et les condamnations à mort automatiques. La reine en meurt, puis toute la noblesse, et enfin, tout ce qui bouge....

(à suivre)